Je fus affligé lorsque je compris que ma position parmi les habitants de la capitale était fausse. Mon esprit individualiste égocentré, tant qu’il les amusa, ne leur parut pas condamnable; mais il finit par leur déplaire et l’arme contre moi qu’ils brandirent fut l’impérieux appel du « vivre ensemble ». Il me fallut prendre un parti bien difficile. Je fusse sans doute mort d’isolement sans l’intervention d’un ami dont l’intelligence n’a d’égale que la sensibilité.
Il me prêta, un certain soir que nous buvions ensemble, ce qu’il appelait une veste de convivialité. Ce vêtement, qui ressemblait à un gilet, était capable de faire se prolonger indéfiniment votre séjour dans les foules et les lieux publics, en vous évitant tout malaise. « Je l’ai porté pendant dix ans, me dit-il. Mais je vous le prête car je n’en ai plus besoin. Après dix ans de convivialité on passe ici pour le Christ ou Mélanchon, personne ne vous inquiète plus et vous-même faites partie du mobilier urbain, si j’ose dire. » Je ne sus comment remercier mon ami. Je passai aussitôt le gilet et nous continuâmes à boire; j’étais déjà trop ivre pour ressentir un changement dans mon état d’âme.
Mais le lendemain, ce fut autre chose. J’étais un abribus place de la Bastille. Je tutoyais la ville au raz du macadam, j’étais environné d’une multitude d’humains et de pigeons urbanisés. Des fessiers me chatouillaient le banc, on interrogeait mes panneaux d’affichage, on bénissait mon toit par temps de vent ou de pluie. J’étais sanctifié à jamais.
Je ne décrirai pas les jours de quiétude citoyenne et de sagesse altruiste que je vécus abribus, les mots me sembleraient vulgaires. J’étais d’utilité publique.
Un jour une espèce d’excité tenta de tagger une de mes parois. Cette partie à laquelle je tenais, je ne pouvais la voir profaner. J’effaçais le graffiti dont allait me couvrir l’excité d’un violent courant d’air provoqué par un tressaillement, libératoire dirais-je, de mes trois côtés. L’excité fut effacé du même coup, on l’ensevelit trois jours après au Père Lachaise en haut de la Roquette. Il avait droit à cet honneur, étant un prince du street art.
Un autre jour un voyageur se cassa le nez en descendant du bus. Les usagers furent consternés mais personne ne se douta que j’avais moi-même provoqué l’accident en frissonnant: son pied manqua le trottoir, sa main ne trouva pas mon appui.
Les gens comme dit Mélenchon, commençaient à m’insupporter. De petites incivilités se répétaient. Je devins le réceptacle de la misère citadine: canettes de bière, mégots, vomis, urine. Les choses décidément tournaient mal.
Et puis, il y eut un « mouvement social », bref une manifestation. Celle-ci, comme souvent, commença bien mais finit mal. J’eus la malchance d’être sur le lieu de dispersion comme ils disent. Mon côté droit fut sauvagement brisé par un pavé parisien. Il me fallut attendre trois semaines pour qu’on me le remplace.
C’en était trop. Je voulais rendre mon tablier ou plutôt ma veste de convivialité! L’occasion m’en fut donnée lorsque par une froide nuit d’hiver un SDF vint s’asseoir sur mon banc. Il était bien alcoolisé ce qui facilita l’opération. Je le couvris de cette veste peu chaude et finalement si peu chaleureusement humaine.
Au petit matin, il fut affligé lorsqu’il découvrît que sa situation parmi les habitants de la capitale était…

Illustration: photographie ©Lelorgnonmélancolique.

Prochain billet le 30 septembre.

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Patrick Corneau