lecteursferlimortar11Avant que les empoignades à propos de la réforme du collège ne disparaissent dans les senteurs de la crème solaire et puisque le Bac dit « de français » bat son plein, causons un peu lettres. Il est rare et véritablement inhabituel d’entendre un mathématicien plaider la cause de l’enseignement de la littérature et de la philosophie à l’école. Il est vrai qu’il s’agit d’un mathématicien de très haut rang puisqu’il est lauréat de la fameuse médaille Fields. Très engagé et concerné par la réforme de l’enseignement, Laurent Lafforgue a donné une conférence « L’Ecole victime de la confusion des ordres » où il se propose d’éclairer les difficultés (euphémisme quand on sait l’ampleur de la catastrophe) de l’école à la lumière de la distinction opérée par Pascal entre ce qu’il nomme l’ordre des corps, l’ordre des esprits et l’ordre de la charité ou ordre de la sagesse.

« Reconnaître la distance infinie qui met l’ordre des esprits au-dessus de l’ordre des corps demande aussi de rendre à la littérature et à la philosophie le rang et l’autorité que lui ont ravis les sciences humaines et sociales. Je tiens à dire que pour moi, mathématicien, la littérature est la véritable exploration rationnelle de l’homme.
Par sa nature même, elle ne prétend pas le réduire à un objet, elle le peint dans la liberté et la singularité irréductibles de chaque personne. Elle l’étudie par des méthodes qui lui sont adaptées, ce qui est la marque d’une attitude rationnelle authentique: de même que les méthodes mathématiques de la physique sont adaptées à leur objet, qui est le monde naturel inerte et ses lois régulières, de même la littérature et la philosophie sont adaptées à leur objet qui est l’homme. Par l’importance qu’elles accordent à la notion d’auteur, et à l’originalité de chaque écrivain, elles intègrent pleinement dans leur réflexion l’évidence qu’à travers elles c’est l’homme qui se regarde lui-même. Enfin, elles utilisent et explorent toutes les possibilités du langage qui est constitutif de la nature humaine.
De ce que la littérature est la véritable ouverture à la connaissance de l’homme, il conviendrait d’ailleurs que les entreprises et les institutions de notre pays se souviennent davantage quand elles recrutent, ainsi que les familles, quand elles influencent leurs enfants dans leurs orientations. Encore faudrait-il que l’institution scolaire propose des voies littéraires attractives, c’est-à-dire très riches, exigeantes et difficiles. »
Laurent Lafforgue, L’école victime de la confusion des ordres.

Le texte intégral de cet admirable réflexion est accessible ici.

Illustration: photographie de Tim MacPherson.

  1. Célestine says:

    Fabuleux, en effet…Peut-être que la réhabilitation des lettres se fera avec le concours des scientifiques, ce qui serait un beau pied de nez à la logique tordue de notre monde en folie, plein de jargons ineptes et désséchés comme des squelettes. Les Anciens ne s’y trompaient pas. L’on faisait ses « humanités ». Les savants étaient sages et aimaient la sagesse. Les génies universels taquinaient aussi bien l’astronomie que la rhétorique…
    De nos jours, on se complaît dans la déshumanité et la cuculture.
    Vivent la littérature et la philosophie. Défendues par un prix de maths, elles n’en ont que plus de saveur.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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Patrick Corneau