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hmorganlettrine2.1239977960.jpgL’orientaliste J.-J. Glassner raconte qu’au Japon le seul fait d’écrire à quelqu’un contraignait le destinataire, fût-il une divinité, à répondre. C’est qu’il ne fallait jamais interrompre une relation. La rupture d’un lien, si ténu fût-il, pouvait mettre en cause l’ordre même du monde. Peu importait la nature de la réponse pourvu qu’il y en ait une. Si l’on n’avait rien à dire ou que les mots manquaient, une page blanche en guise de réponse était acceptable. Jean Grenier connaissait cet usage qu’il rappelle dans son Lexique en citant Goethe :
« Zéro : Envoyer une feuille blanche à la personne à qui l’on a le plus à dire.
Si je t’adressais cette feuille blanche sans la couvrir de mon écriture, peut-être la remplirais-tu par passe-temps et me la renverrais-tu à moi, que tu me comblerais de bonheur. Goethe, Sonnets, X. »

Quelques usages remarquables de la feuille blanche:
– Mis à mal par Koestler dans un chapitre de Le Lotus et le Robot où il fait une critique féroce et drôle du mauvais zen, Daisetsu Suzuki lui répond dans une revue par une page blanche (fureur de Koestler).
– Clément Rosset raconte qu’un ami lui a envoyé un livre dont le titre était Tout ce que l’homme peut savoir des femmes: 300 pages blanches.
– Dans JLG/JLG, Jean-Luc Godard nous montre un carton où est écrit que « le papier blanc est le vrai miroir de l’homme ».

Dans une formule, on ne peut plus lapidaire, Jean-Claude Carrière: « Etre quelque chose, c’est être moins. »
Less is more.

Illustration: ©Lelorgnonmélancolique

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Patrick Corneau