Araumi ya nawatobi no naka garandô

Mer agitée

l’espace dans le cercle de la corde à sauter

est entièrement vide

Niji Fuyuno

« Cet après-midi, regardé des estampes japonaises avec Glassner. Frappée d’une évidence soudaine: c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. Je hais l’excès de mots. Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer ce silence. En réalité les mots doivent accentuer le silence. Comme cette estampe avec une branche fleurie dans un angle inférieur. Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu dans le plus infime détail! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt: un espace inspiré. Je hais l’accumulation des mots. Il faut si peu de mots pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie. Si j’écris un jour (et qu’écrirai-je au juste ?) je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. Et il sera plus difficile de représenter ce silence, d’animer ce blanc, que de trouver les mots. » (Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi de Lettres de Westerbork, coll. “Points”, Paris, Le Seuil, 1995, p. 121.)
Je ne sais pas si, avant sa mort, Etty Hillesum (voir mon billet du 17 juin) a eu le temps de découvrir l’art du haïku, mais à l’évidence, elle aurait aimé cette forme de poésie qui ne cherche pas à dominer le silence, mais à se fondre en lui. « J’ai l’impression, jour après jour, d’être mise à fondre dans un grand creuset, et pourtant d’en ressortir chaque fois », écrivait-elle encore. S’effacer, se simplifier à l’extrême… pour renaître.
Tout au fond de notre cœur, comme au centre du cercle de la corde à sauter, s’étend un vide sans limite, un espace sans frontière, qui est à la fois partout et nulle part. Ce territoire n’est ni au Japon, ni en France, il fait corps avec tout un chacun. C’est le point invisible (still point) à partir duquel jaillit toute création.

Illustration: « Rope skipping », photographie par Patrick Ma.

  1. Plume says:

    « L’art véritable n’a que faire des proclamations et s’accomplit dans le silence », écrivait Proust dans « Le temps retrouvé ». J’y ajouterai que certains silences sont plus denses que bien des discours. L’art du minimalisme c’est la difficulté de saisir l’essence de l’émotion.
    Félicitations pour vos mots.

    http://chezplume.blog.lemonde.fr/

  2. Leila Zhour says:

    Toute correction d’un poème ou d’un texte, pour moi, se résume à une longue et fastidieuse suppression de mots inutiles. Le plus effrayant est qu’à chaque relecture, même des années après l’écriture, je trouve encore à ôter des mots…

    « Je continuerai d’éliminer les mauvais mots que j’ai mis dans mon tout, dût mon tout demeurer sans mots. » A. Porchia (phrase finale du recueil Voix) 😉

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Patrick Corneau