Je ne sais plus qui disait perfidement: « Un énarque est quelqu’un qui sait tout mais rien d’autre ». Tout l’inverse de l’érudition telle qu’on la trouve chez Jean Starobinski, historien des idées, critique littéraire, médecin psychiatre et fin mélomane. Ce grand esprit avouait humblement: « Comprendre, c’est d’abord reconnaître qu’on n’a jamais assez compris. Comprendre, c’est reconnaître que toutes les significations demeurent en suspens tant que l’on n’a pas achevé de se comprendre soi-même. » En effet, en scrutant les textes (et les images), le lecteur ne cesse de s’interroger au travers d’un miroir qui lui renvoie en même temps toute l’histoire dont il fait partie. De la même manière, pour Jean Starobinski, le critique, en s’appropriant l’œuvre, se livre au jeu du dévoilement, un jeu qui n’est jamais achevé. Car l’œuvre est faite d’une multitude de voiles superposés. Le lecteur les soulève un à un, sans jamais parvenir au corps, qu’ils ne cachent pas, mais qu’ils constituent. Ses analyses, Starobinski les conduit comme Freud, à la façon d’un questionne­ment: c’est le cheminement qui importe et non pas le but à atteindre. « Ce qui doit être compris devient ce qui permet de comprendre, ce qui permet d’interpréter devient ce qui doit être interprété. » Ainsi, le propre de la littérature pourrait être de ne jamais apporter de réponse à l’interrogation sur la condition humaine, mais de faire constamment resurgir cette interrogation. Quête inachevée, work in progress débordant de répétitions, de contradictions, d’informations incomplètes, de doutes, de digressions, de duplicité qui font qu’un énarque ne sera jamais un écrivain…

Illustration: « The Last Letter » photographie de Raphael Lopez

  1. totem says:

    « En changeant ce qu’il connait du monde, l’homme change le monde qu’il connait, et en changeant le monde qu’il connait, l’homme se change lui même. »
    Théodosius Dobzhanssky.
    Pendant que j’écrit cette phrase, une petite fourmi traverse sous mon clavier, d’un geste machinal je l’envoie ballader. Qu’ai je changé au monde ?

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Patrick Corneau