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Jean-Pierre Otte : retrouver l’étendue

Patrick Corneau

La Terre tourne, mais le monde se ferme. Dès l’ouverture de Sinfonia – La délivrante, Jean-Pierre Otte installe ce désaccord : d’un côté, le mouvement des astres, les migrations, les rivières, l’inépuisable circulation du vivant ; de l’autre, une humanité qui se rétracte, s’enferme dans ses constructions, ses croyances et ses propres représentations. Nous avons beaucoup aménagé notre séjour terrestre. Nous y respirons de moins en moins bien. C’est à cette suffocation que répond le livre, avec une véhémence où la colère demeure traversée par une confiance obstinée dans les ressources de la vie.

Ce long poème en vingt-quatre mouvements fait cheminer une communauté indéterminée, désignée par un « ils » dans lequel vient parfois se reconnaître un « nous ». Ses membres traversent des paysages de rivages, de clairières et de ruines ; ils portent aussi les décombres d’une histoire dont ils voudraient s’affranchir. L’espace mêle les temps : des dieux anciens voisinent avec les désordres contemporains, les rites avec les grèves sauvages, les présages avec les « narratifs médiatiques ». Cette humanité semble avoir vécu toutes les époques et n’être encore parvenue à habiter pleinement la sienne.

Un épisode donne à cette quête sa première forme concrète. Sous l’arbre aux palabres, les hommes débattent, s’échauffent, se contredisent ; « discourant, [ils] ne discernaient en fait qu’eux-mêmes » (p. 21). Puis l’un d’eux se lève et commence à arracher les clôtures. Les autres l’imitent. Voici les palissades démontées, les barrières renversées, les enceintes ouvertes. La pensée retrouve des muscles. Mais le travail décisif reste à accomplir : il leur faudra aussi « se désenclaver eux-mêmes et se désenclaver d’eux-mêmes » (p. 23). Les palissades tombent plus vite que les habitudes.

Cette difficulté donne au poème une profondeur que sa seule ardeur libératrice ne suffirait pas à produire. Les hommes emportent avec eux ce qu’ils prétendent quitter : les hontes reçues en héritage, les violences, les pensées inculquées, les façons anciennes de désirer. La délivrance connaît des retours en arrière, des ivresses douteuses, de faux départs. Le troublant « lundi des lapidations », durant lequel ils s’en prennent aux vitres et aux miroirs, fait ainsi remonter la mémoire des femmes lapidées. Vouloir briser les images n’abolit pas les crimes qu’elles réfléchissent. L’histoire persiste dans la chair de ceux qui voudraient recommencer.

Heureusement, cette chair possède d’autres mémoires et d’autres possibilités. Jean-Pierre Otte excelle à rendre sensibles les communications entre le corps et le paysage. Les rivières traversent les êtres ; les souvenirs se déposent en strates ; l’esprit possède ses cavernes, ses clairières et ses viviers. Les grandes oscillations de la Terre trouvent leur résonance dans la poitrine. Tout un vocabulaire de géologie, de botanique et de vie animale vient donner une matière à l’existence intérieure. Celle-ci cesse d’être ce petit cabinet où l’individu moderne tourne en rond en se contemplant.

C’est une des grandes beautés du livre : la nature y conserve une précision, une odeur, une résistance. Les scirpes, les sphaignes, les laîches, les pierres et les résines ne se fondent pas dans une vague verdure consolatrice. Leur présence enrichit la pensée de différences que les idées générales effacent volontiers. Une odeur peut rouvrir une région de la mémoire ; la vue d’un feuillage peut susciter un sursaut. Le monde sensible a quelque chose à nous apprendre, pour peu que nous consentions à le fréquenter autrement qu’en propriétaires pressés.

Le titre musical prend alors tout son sens. Dans sa note liminaire, Jean-Pierre Otte indique que cette Sinfonia s’est écrite en onze jours, portée par une « déferlante ». Le mot décrit bien la phrase : elle avance, se retire, revient, entraîne avec elle de nouveaux éléments. Les reprises, les accumulations, les « oui » et les « ah ! » donnent au texte une respiration presque physique. Les motifs du cercle, du miroir, du fleuve, de la nuit et de la mue passent d’un mouvement à l’autre, se chargent de valeurs différentes. Le cercle enferme, mais il appartient aussi aux cycles du vivant ; la transparence promet une ouverture, mais elle peut encore nous tromper. La lecture gagne à suivre ces variations, à entendre leurs déplacements.

Cette abondance a ses moments de fatigue. Certaines énumérations prolongent une impression déjà acquise ; quelques reprises ajoutent de l’insistance là où l’on attendrait une inflexion, une résolution. Le vocabulaire de la corruption, de la souillure et de l’avilissement finit parfois par assombrir uniformément ce qu’il dénonce. On souhaiterait alors une coupe, une modulation plus discrète, un peu d’air entre deux grandes vagues. La répétition devient féconde quand elle fait varier ce qu’elle reprend ; elle se fige quand elle nous reconduit à une évidence déjà admise. L’écriture retrouve toute sa force lorsqu’un détail sensible vient interrompre l’amplification et rendre à l’émotion son caractère singulier.

Car l’ambition de Jean-Pierre Otte dépasse la déploration. Son poème cherche une manière de rendre grâce. Les prières qui apparaissent au quinzième mouvement expriment la reconnaissance du privilège d’être vivant : « remercier plutôt que quémander » (p. 61). Cette formule simple éclaire bien des pages et, ultimement, le fond de son dire poétique. Une sensibilité païenne circule dans le livre, attachée aux forces élémentaires, aux présences, aux métamorphoses. Elle accueille le sacré tout en se défiant des pouvoirs qui prétendent l’administrer. L’esprit et les sens y cherchent un accord depuis longtemps compromis par les entreprises de culpabilisation de l’existence. Le rapprochement avec Nietzsche, inévitable, éclaire cette énergie : la dénonciation de la culpabilité appelle une puissance d’affirmation, et le dépassement de soi engage ici la sensibilité tout entière.

Les femmes occupent dans cette recherche une place capitale. Dès les premiers mouvements, une femme recueillie dans une clairière devient une image de référence. Plus loin, l’étreinte suspend le temps ; dans les dernières pages, la présence féminine aide les hommes à retrouver cette intimité avec eux-mêmes dont ils avaient perdu l’usage. Jean-Pierre Otte écrit avec une sensualité attentive aux odeurs, aux gestes, à la chaleur des corps. Il rappelle aussi avec indignation les violences exercées contre les femmes et les ravages d’un amour défiguré par la domination. L’érotisme participe ici d’une réconciliation avec le vivant.

Cette célébration appelle toutefois une réserve. La femme se voit souvent confier une connaissance immédiate de la vie, une proximité avec les origines et une puissance de régénération dont les hommes auraient besoin pour se retrouver. L’hommage peut émouvoir ; il tend aussi à absorber la diversité des femmes dans une même figure salvatrice. Certains traits du vingt-troisième mouvement, notamment l’association du féminin aux cycles naturels et aux « petites hystéries », font affleurer des représentations convenues. Le poème affirme leur liberté avec ferveur, tout en leur assignant volontiers une vocation : rendre les hommes à eux-mêmes. Cette tension demeure perceptible au cœur de ses pages les plus sensuelles.

Une autre question accompagne la lecture : jusqu’où peut-on se délivrer de sa mémoire ? Le désir d’un recommencement absolu anime le livre, parfois jusqu’au rêve d’effacer toute trace ancienne. Pourtant, sa richesse vient précisément de ce qu’il recueille : mythes, gestes, mots rares, savoirs du vivant, images transmises. Sa langue est pleine d’héritages. On peut alors lire dans ses meilleurs passages la recherche d’une mémoire devenue mobile, capable de nourrir l’existence sans la condamner à se répéter. Les « mues imaginales » de la fin suggèrent cette transformation : quelque chose se défait pour qu’une autre forme puisse advenir.

La délivrance qui se dessine ici concerne aussi notre manière de penser ce qui nous arrive. Au douzième mouvement, des inspirations viennent aux hommes sans qu’ils veuillent « irrémédiablement les définir pour ne pas les limiter » (p. 49). Le mot est remarquable : une définition peut devenir une clôture dont on ne revient plus. Dans l’étreinte, déjà, ils craignaient d’amoindrir une sensation en la nommant trop exactement. Jean-Pierre Otte prête ainsi attention à ce qui s’éprouve avant de se laisser circonscrire, à ce qui pourrait perdre de sa force sous une explication trop empressée.

On peut rapprocher cette disponibilité de la pensivité explorée par François Jullien dans Puissance du pensif : une pensée qui continue de travailler sans se rassembler aussitôt en réponse. Elle trouve ici son lieu dans les passages entre la chair et le paysage, entre le souvenir et ce qui s’invente. Les images se déplacent, les mots se reprennent sans toujours se recouvrir ; un intervalle (un écart) demeure où quelque chose peut encore nous atteindre. Le poème pense dans cet interstice. Page 83, ses « penseurs sans domicile » prêtent l’oreille aux tressaillements de la chair. Leur pensée s’est remise à l’écoute.

Dans le monde commenté, cet intervalle tend à disparaître. L’événement appelle son explication immédiate, l’émotion sa désignation, l’expérience le récit qui la rendra reconnaissable. Les mots nous attendent au tournant ; ils savent souvent avant nous ce que nous venons de vivre. La poésie de Jean-Pierre Otte ménage par endroits un délai dans cette prise en charge. Une odeur de résine, la fraîcheur d’une combe, le trouble d’une présence retrouvent le temps de se déposer. La lecture nous rend disponibles à ce dont nous ne savons pas encore quoi penser.

L’élan du poème reste pourtant partagé entre l’affirmation et cette ouverture. À force de revenir, les mots de vie, d’intimité ou de délivrance risquent, eux aussi, de tenir lieu d’évidence. La liberté peut avoir ses formules consacrées. C’est pourquoi les variations du livre comptent davantage que leur seule insistance : ce qu’une image fait bouger dans une autre, ce qu’une reprise transforme, ce qu’une certitude laisse encore irrésolu. Jean-Pierre Otte me retient particulièrement lorsque son écriture déplace ainsi les convictions qui la portent et laisse au lecteur une part de leur devenir.

« Plus encore que de vivre, il s’agit de se vivre » (p. 98). Cette dernière phrase peut alors s’entendre comme une invitation à desserrer la surveillance que nous exerçons sur notre propre existence. Il y entre le désir de s’inventer, mais aussi celui de laisser venir ce qui n’était pas prévu, de se rencontrer autrement que sous les traits que l’on se connaît. Se désenclaver de soi : consentir à ce que la vie garde de l’avance sur les idées que nous en avons.

Le livre refermé, une image demeure, une cadence se prolonge. Quelque chose continue de se déplacer en nous, dont nous ne savons pas encore faire le compte. La lecture peut garder quelque temps d’avance sur son commentaire (et laisser le livre continuer à s’écrire à travers nous). Je dirais qu’il y a là, véritablement, un ajout (une aggiunta au sens du penseur italien Aldo Capitini) à l’ordinaire de nos jours. En ces temps si difficiles, si incertains, si compromis, cela n’est pas peu.

Sinfonia. La délivrante de Jean-Pierre Otte, Collection « Poésie au Présent », Éditions Douro, 2026 (15€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photo © Jean-Pierre Otte – Dans le billet : Éditions Douro.

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Patrick Corneau