Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Le Talmud dit que la Torah est noire comme le corbeau. Il faut entendre : un texte sans éclat, qui ne se donne pas d’emblée, et dont les mots ne s’éclairent qu’à celui qui les travaille longtemps. Jonathan Touitou place cette image au seuil de son premier livre – Exégèse de l’homme profond – et elle en dit assez bien le régime : rien n’y brille, tout y éclaire lentement. On peut l’ouvrir sans savoir l’hébreu et sans avoir jamais tenu un traité talmudique ; tout est expliqué en note, parfois même un peu trop. Le livre parle depuis le judaïsme et ne s’en cache pas une seconde, mais sa question déborde largement son ancrage : que reste-t-il d’un homme quand on lui retire les vêtements que son époque lui a taillés ?

Ce n’est ni un livre de rabbin ni un livre d’universitaire. J’allais presque m’en réjouir ! L’auteur dirige depuis vingt-deux ans l’informatique d’une maison financière et il est père de six enfants ; issu d’une famille traditionaliste, il a redécouvert l’étude à vingt ans et l’a poursuivie quinze années à la Yeshiva des Étudiants, à Paris, où il étudie et transmet. Cela s’entend dans la manière : goût de l’architecture, distinctions nettes, enchaînements vérifiés — une intelligence d’ingénieur appliquée aux textes, qui construit patiemment plutôt qu’elle ne cherche l’effet. L’éditeur parle justement d’une « exégèse d’exégèse » et situe le livre exactement là : moins la question de ce que c’est qu’être juif que celle de ce que c’est qu’être homme. L’auteur, lui, refuse le titre d’ouvrage philosophique — pas de Weltanschauung, pas de système, une lecture exigeante et inquiète.

L’introduction est ce qu’on lit d’abord et ce qu’on garde. Une enfance où l’on ne mangeait pas de porc, où l’on allumait les bougies de Hanouka, où l’on allait parfois à la synagogue — mais où l’on ne lisait ni le Talmud ni Maïmonide, tandis qu’à l’école on étudiait Rousseau et Voltaire. La tradition n’était pas vécue comme une sagesse mais comme une survivance : quelque chose de dense et d’inaltérable dont les contours restaient flous et la langue étrangère. Touitou cite une nouvelle de Bashevis Singer où Loth habite Sodome en gardant un œil du côté d’Avraham : non pas infidèle, partagé — non entre le bien et le mal, mais entre la chaleur d’un héritage et le confort d’un monde sans aspérités. Une phrase résume ces années : « trop modernes pour être croyants, trop juifs pour être sereins ». Le retour fut lent, hésitant, souvent silencieux, et la rencontre décisive ne fut pas une illumination mais une méthode — la découverte que ce qu’il prenait pour un amas de prescriptions figées était un système d’une cohérence redoutable : une structure (notion cardinale qui revient tout au long du livre).

Sa thèse tient en une ligne, et elle est considérable : l’homme change, l’« homme profond » très peu. Les techniques bouleversent nos vies, les mœurs se déplacent, les sensibilités morales progressent ; dessous, quelque chose travaille toujours — le désir, la peur, la jalousie, l’envie de dominer, mais aussi la fidélité et la capacité de s’élever. Les costumes changent plus vite que les rôles. La figure vient du Rav Soloveitchik, qui lit dans les premiers chapitres de la Genèse deux récits de création, donc deux hommes : l’un conquérant et organisateur, l’autre vulnérable et solitaire, que la Bible ne réconcilie pas mais place côte à côte. Pascal n’est pas loin, et l’auteur l’appelle : l’homme profond est celui qui reconnaît en lui la coexistence de la grandeur et de la misère. C’est à celui-là, dit-il, que le texte s’adresse.

D’où le paradoxe autour duquel tourne tout le livre. Comment un texte dont on ne modifie pas une lettre depuis trois millénaires pourrait-il encore dire quelque chose de juste à des hommes que ses rédacteurs n’imaginaient pas ? Notre réflexe est de garder ce qui nous convient et d’écarter le reste. Le Shabbat, très bien : une belle résistance à la tyrannie du rendement, un temps soustrait à l’appropriation. L’acte d’étude : lent et difficile, excellent antidote à la dispersion. Mais les sacrifices, l’esclavage toléré, les captives de guerre, les peines capitales ? Touitou refuse cette Torah à la carte, et c’est là que son geste devient intéressant : il ne contourne pas les pages qui scandalisent, il en fait l’épreuve de sa propre thèse. Un texte qui ne ferait que confirmer nos convictions ne nous apprendrait rien. Six des huit chapitres portent d’ailleurs un titre interrogatif : le sommaire est un interrogatoire.

Sa plus belle démonstration porte sur les lois qu’on croit périmées. On tient d’ordinaire les interdits visant Molokh ou les cultes cananéens pour des vestiges, des réponses datées à des pratiques éteintes. Touitou y voit autre chose : ce que le texte a fixé, ce n’est pas l’anecdote d’un peuple, c’est le tracé d’une fissure. Molokh ne réclame plus d’enfants, mais la tentation de faire d’autrui un moyen au nom d’une cause supérieure n’a pas pris une ride. Un exemple talmudique le dit mieux que tout raisonnement : jeter une pierre sur l’idole d’un culte aujourd’hui disparu suffit à être coupable d’idolâtrie — sans croyance, sans intention, pour la seule raison que c’est ainsi qu’on l’adorait. La forme seule porte la faute. Le geste ancien n’est donc pas interdit parce que le monde a changé, mais parce que l’homme ne change pas.

Vient alors une page qui arrête le lecteur du dehors — celui que je suis. Jouant sur un mot hébreu qui signifie à la fois héritage et fiancée, Touitou soutient que la Torah ne veut pas être admirée de loin mais reçue, et qu’étudier sans entrer dans l’alliance revient à s’approprier une langue sans en accepter les termes. Il appelle cela fidélité, non exclusion ; on peut trouver la distinction élégante et la trouver courte. Mais il faut attendre : un chapitre entier la reprend plus loin, et c’est l’un des meilleurs. Le monothéisme y rayonne depuis un foyer d’exigence absolue et perd en intensité à mesure qu’on s’en éloigne, sans que la nature de l’appel change. L’élection cesse d’être un privilège pour devenir une responsabilité visible ; Israël ne possède pas le message, il le porte, exposé au regard des autres. L’universalité revendiquée n’est donc pas de conquête mais de structure : une visibilité discrète, non missionnaire, où chacun se trouve impliqué, fût-ce par le refus.

La page la plus communicable est celle des chérubins. Au lieu le plus sacré du Temple, deux figures d’or se font face, et la tradition rapporte qu’elles se tournaient l’une vers l’autre quand la relation était bonne, se détournaient quand elle se gâtait. Touitou en tire un contraste dont il mesure les enjeux : là où bien des mystiques, soufies, chrétiennes ou bouddhiques, pensent l’union comme une disparition de soi, le monothéisme suit la logique inverse. Au point le plus dense de la présence divine, l’homme n’est pas dissous — il est reconnu, placé en face. Et ce face-à-face subsiste dans la rupture même : on peut détourner la tête, on ne quitte pas la scène.

Restait l’objection qui menaçait tout l’édifice, et c’est l’auteur qui la formule : si Caïn dort toujours sous nos vêtements neufs, à quoi bon espérer ? Reconnaître les limites, n’est-ce pas les sacraliser ? L’épilogue répond par l’horizon messianique, et sans le moindre goût du spectacle. Maïmonide sert de garde-fou : qu’on ne s’imagine pas l’ordre du monde aboli, et qu’on s’interdise de fonder là-dessus l’essentiel ; ce n’est pas le monde qui devient autre, c’est l’homme qui devient enfin capable de vivre ce qu’il porte depuis toujours. Il ne lui est pas demandé de devenir un autre homme, mais de devenir davantage lui-même : ce qui était contrainte deviendrait inclination, ce qui était loi extérieure respiration. Les dernières lignes retournent l’image liminaire — cette loi permanente n’est pas un carcan, c’est une langue.

On peut discuter, et le livre y invite. Où finit la surface, où commence l’essence ? L’abolition de l’esclavage, la condition des femmes, notre rapport à l’enfant ou à la peine sont-ils de simples changements de décor ? Une théorie de l’homme profond court ici le risque d’avoir toujours raison : ce qui change est déclaré superficiel, ce qui persiste devient la preuve de la permanence, et le système se referme avec une perfection suspecte. Le même soupçon guette la lecture des textes rudes — plus une page choque, plus il est tentant d’y voir la preuve que le texte connaît admirablement notre part d’ombre. Touitou le sait et s’appuie constamment sur la tradition orale pour distinguer ce que la loi reconnaît afin de le contenir de ce qu’elle tient pour juste ; la tension n’est pas dissipée pour autant, et c’est peut-être tant mieux.

C’est le plus long développement du livre qui porte son actualité au plus vif : vingt-six pages, sous le titre « Une vérité que l’Homme Moderne refuse », où passent tour à tour l’islam, le nazisme, le communisme, l’antisémitisme et le wokisme. On ne reprochera pas à l’auteur d’éviter les sujets.
La tension est la plus forte là où il décrète au lieu de décrire : ainsi lorsqu’il range l’attirance homosexuelle du côté de l’accident, hors de la structure constitutive de l’homme, après avoir pris soin de distinguer l’acte des sentiments, de l’attachement et de la loyauté, qu’il ne disqualifie pas. Il ne négocie rien, et l’on saura au moins ce qu’il pense ; mais une thèse qui se soustrait par construction à toute objection venue du dehors gagne en netteté ce qu’elle perd en prise. À sa décharge, c’est lui et non son lecteur qui aura posé à son propre livre les questions les plus rudes.

Ce n’est donc pas seulement un livre pour qui veut comprendre la Torah. La modernité demande au vieux texte comment il peut encore être vrai ; le vieux texte lui retourne la question et demande ce qui l’assure de connaître enfin l’homme. Derrière, une interrogation plus simple, et qui n’a rien de religieux : reste-t-il en nous de quoi rencontrer ce qui n’est pas nous ? L’étude, écrit Touitou, apprend à ne pas dominer ce qu’on lit, à se laisser travailler par une forme qui nous précède et devrait nous obliger. Cela vaut d’un livre, d’un tableau, d’un paysage, d’un visage. Peut-être ne lit-on vraiment qu’à partir de l’instant où l’on rencontre une résistance.

Et l’actualité du livre est là, bien plus que dans son objet. Nous vivons un temps qui commente sans fin et qui ne rencontre plus rien : chaque chose nous arrive déjà glosée, située, notée, munie de son visa moral, et le commentaire tourne sur lui-même à vide faute d’une parole à laquelle répondre — c’est ce que j’appelle ici la deuxième défaite, celle d’un logos qui a perdu sa Parole. Qu’un livre vienne soutenir qu’un texte peut nous tenir tête, nous précéder, nous travailler sans notre permission, cela sonne dans ce paysage avec une pertinence qu’il ne revendique pas. Non qu’il apporte un remède : il rappelle seulement, par sa seule présence, à quoi ressemble une lecture qui n’est pas un verdict mais un travail de questionnement.

Encore Jonathan Touitou ne laisserait-il pas passer le procédé. Il y a dans son premier chapitre une page où le moderne retient du Shabbat la belle suspension de l’agitation et de la course à la rentabilité, et de l’étude – le limoud – la résistance à l’immédiateté, et où l’auteur observe qu’on a alors quitté la foi pour la seule « structure ». Recommander son livre parce qu’il guérirait notre bavardage, notre rage idolâtre, ce serait retomber exactement dans ce travers : garder la forme et congédier la prétention. Il faut donc le lire pour ce qu’il dit, non pour l’usage qu’on en ferait. Noire comme le corbeau : il faut du temps pour que ce noir s’éclaire. Cent soixante pages et le consentement à être contredit, c’est tout ce que ce livre demande. Peu de livres en demandent autant ; c’est à cela qu’on les reconnaît.

P.-S. : Je me demande comment Sergio Quinzio, profond lecteur de la Bible, aurait réagi à la lecture d’Exégèse de l’homme profond, notamment par rapport à l’épilogue et à l’horizon messianique ? D’où ces réflexions en marge auxquelles le lecteur pourra se reporter.

Exégèse de l’homme profond de Jonathan Touitou, collection « Teamim », Éditions Conférence, 2026 (23€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie origine internet. Dans le billet : Éditions Conférence.

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