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Décadent… vous avez dit décadent ? (VII)

Patrick Corneau

La littérature contemporaine, à quelque époque que ce soit, est le pire ennemi de la culture. Nicolás Gómez Dávila, Escolios a un texto implícito (1977).

Samedi dernier, nous étions devant la vitrine : la presse, ses palmarès, ses comptes-rendus événementiels. Il faut aujourd’hui pousser la porte du fond et passer dans l’arrière-boutique – là où les livres, avant d’être commentés, sont fabriqués, comptés, poussés, repris, détruits. Montaigne voulait qu’on se réservât « une arrière-boutique toute nôtre », où établir sa vraie liberté. Celle du livre est devenue un entrepôt : on y gère des flux.

Disons d’emblée où porte le soupçon. Les institutions que ce feuilleton examine – presse, édition, Université, politique culturelle – parlent sur les livres ; elles produisent du métadiscours comme le figuier des figues. L’édition, elle, semble d’un autre ordre : elle fait les livres, elle est du côté des œuvres, elle devrait être notre alliée naturelle. C’est précisément cette évidence qu’il faut retourner. Car le métadiscours ne commence pas dans les journaux. Il commence en amont, dans la maison même – et il y commence deux fois : par le nombre, et par le discours.

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Mercredi prochain, la rentrée déversera sur les tables ses quatre cent soixante et un romans – vingt-trois de moins que l’an dernier, et l’on nous dira la production assagie. Regardons mieux : les romans français sont exactement aussi nombreux qu’en 2025 ; toute la baisse porte sur les traductions. Ce n’est pas la raison qui revient, c’est la dépense qui recule.

Quatre cent soixante et un – dont chacun sait, éditeurs en tête, que la saison n’en retiendra pas dix. On s’étonne parfois de cette obstination ; c’est qu’on la prend pour un pari littéraire. C’est une méthode statistique. Le métier s’est organisé pour que la réussite d’un titre paie l’échec des dix-neuf autres ; il ne s’agit pas de croire en chaque livre, mais d’occuper le terrain assez largement pour que la loi des grands nombres travaille pour vous. Un sur vingt pour les comptes, un sur cinquante pour la mémoire de la saison : on ne publie plus un livre parce qu’on l’a aimé ; on publie vingt livres pour que le marché en aime un.

La machine a ses rouages, que le lecteur ordinaire ne voit jamais : l’office, qui pousse d’autorité les nouveautés chez le libraire ; la table, où elles disposent de trois semaines pour exister ; les retours, qui rapatrient les invendus ; le pilon, qui les détruit. Le pilon, dont on parle peu, broie chaque année en France des dizaines de millions de volumes – probablement plus de livres que toutes les censures de l’histoire n’en ont brûlé. Personne n’y voit de scandale : c’est de la logistique. On aurait tort pourtant de n’y voir que cela. Une industrie qui fabrique en sachant qu’elle détruira n’est plus une maison d’édition au sens où ce mot voulait dire quelque chose : maison, demeure, lieu où les livres restent. Elle est un opérateur de flux.

Le mot décisif est là. Une maison vivait autrefois de son fonds : ce lent capital de titres qui se vendent peu mais toujours, et qui font qu’un livre de 1954 continue de trouver, chaque année, ses trois cents lecteurs. Le fonds, c’est la durée faite commerce – la seule forme de commerce qui ressemble à la littérature. Or le fonds ne nourrit plus : la rotation des tables, le coût du stock, la comptabilité des groupes exigent du flux, c’est-à-dire de la nouveauté, c’est-à-dire de l’oubli organisé. Une littérature de flux est une littérature sans durée ; et une littérature sans durée n’est pas une littérature plus vive – c’est une littérature hors de son élément.

Il y a un homme au bout de ce tapis roulant : le libraire. L’imagerie du métier en fait le dernier artisan de la chaîne – celui qui conseille, qui met en main, qui connaît ses lecteurs. L’imagerie n’a pas tort ; elle a seulement du retard sur l’emploi du temps. Il ouvre des cartons le matin, et refera les mêmes en sens inverse trois semaines plus tard. Mise en place, sortie, expédition : la librairie est devenue un quai, et le libraire un déménageur de livres à demeure – asservi aux rotations d’un commerce dont il ne fixe ni le rythme ni le volume. Les méchantes langues disent qu’il n’est plus qu’un marchand de papier. Le conseil, qui fut son art – cette main qui tendait un livre en disant : tenez, lisez ceci –, se loge désormais dans les interstices, entre deux cartons. Inversion cruelle entre toutes : l’homme dont le métier était de faire rester les livres passe ses journées à les faire passer.

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Entre le nombre et le discours, il y a quelqu’un – ou plutôt il y avait. Qui décide, dans l’arrière-boutique ? De moins en moins un lecteur ; de plus en plus un portefeuille. La concentration a fait des maisons des marques, et des marques des lignes dans les comptes d’un groupe – une poignée de groupes tient aujourd’hui l’essentiel de la distribution, c’est-à-dire le robinet. La vieille figure de l’éditeur – l’artisan qui lit – y survit comme survivent les métiers d’art : en démonstration.

Il faut pourtant se souvenir de ce qu’était cette figure, ne serait-ce que pour mesurer la mutation. L’éditeur d’autrefois était d’abord le premier lecteur : un inconnu à qui l’on envoyait des pages, et qui répondait – parfois – par la plus belle phrase du métier, quatre mots qui suffisaient à changer une vie : je vous ai lu. Corti répondait lui-même ; Lindon lisait tout, annotait tout ; il y en a de vivants, qu’on ne nommera pas – de crainte de leur valoir demain trop de manuscrits. Le successeur de cette figure ne dit plus je vous ai lu. Il dit : ça peut marcher. Entre ces deux phrases tient toute la mutation du métier : dans la première, quelqu’un s’adresse à quelqu’un ; dans la seconde, quelque chose est évalué pour quelqu’un d’autre – le « segment », la « cible », le « positionnement », tout ce vocabulaire de balistique dont le métier s’est équipé sans remarquer que viser n’est pas regarder.

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Et voici le second commencement, le plus discret : le métadiscours naît dans la maison. Le premier commentaire d’un livre est imprimé sur le livre – c’est la quatrième de couverture, où le fabricant paraphrase son produit avant que quiconque l’ait lu. Viennent ensuite l’argumentaire destiné aux représentants, le communiqué destiné aux journalistes, le bandeau destiné à l’œil – trois mots en corps gras pour dispenser des trois cents pages. La presse, dont nous décrivions samedi dernier les comptes-rendus, ne part presque jamais de rien : elle recopie, en l’aérant, un discours que la maison a rédigé. Le circuit est ainsi bouclé avant d’être ouvert : l’éditeur commente, l’attaché transmet, le journaliste reformule, le lecteur répète – et il se peut qu’au bout de la chaîne le livre n’ait encore été lu par personne, pas même, certains jours, par celui qui l’a publié.

Ce renversement de l’ordre des lectures en commande un autre, plus grave : celui de la prescription. L’édition fut un métier d’offre : on publiait une œuvre, puis on lui faisait, patiemment, ses lecteurs – c’est l’histoire de tous les livres qui comptent, lesquels ont tous commencé par ne pas avoir de public. Elle devient un métier de demande : on identifie un public – une niche, disions-nous en juillet – et l’on cherche le livre qui s’y emboîtera. La différence paraît technique ; elle est métaphysique. Dans le premier cas, l’œuvre précède et le lecteur advient ; dans le second, l’audience précède et le livre s’ajuste. Une littérature ajustée d’avance à son public est l’exact contraire d’une littérature : elle confirme, quand l’autre convertissait.

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On me dira – et l’objection, pour une fois, m’est chère – qu’il existe d’admirables éditeurs. C’est vrai, et j’en connais : des maisons d’une personne ou deux, qui lisent tout ce qu’on leur envoie, répondent aux inconnus, défendent vingt titres par an et tiennent un fonds comme on tient une promesse. Elles existent, et elles publient peut-être en ce moment l’essentiel de ce qui restera.

Et disons ce qu’on dit rarement : leur équilibre ne tient pas à leur commerce. Qu’une aide du Centre national du livre (CNL) soit refusée, qu’un mécène se lasse, que trois ou quatre donateurs obstinés se découragent, et la maison ferme dans l’année – c’est ainsi que meurt un catalogue : non d’un échec, mais d’un dossier. On les croit indépendantes ; elles sont seulement dépendantes d’autre chose que du marché.
Qu’on regarde le prix qu’elles paient : marges dérisoires, tirages confidentiels, absence des vitrines et des tables, invisibilité dans la machine des prix d’automne – et, pour finir, la tentation permanente du rachat, qui transforme leur catalogue en gisement pour les groupes. Leur fidélité leur coûte tout ; le marché ne leur en sait aucun gré. C’est à ce prix payé qu’on les reconnaît – le lecteur de ce feuilleton sait que c’est notre unique critère.

Faut-il conclure à la faute ? Personne, dans l’arrière-boutique, n’est coupable à son bureau : l’assistante d’édition aime les livres, le représentant et l’attachée de presse défendent les leurs, le directeur commercial fait son métier, qui est de compter. Chaque maillon est raisonnable ; c’est la chaîne qui est folle. Le mécanisme, ici encore, n’est pas un accident moral mais une logique structurelle – la même que nous suivons depuis juillet, vue cette fois du côté de la production. Et celui qui écrit ceci a des éditeurs, en cherche d’autres, et leur doit beaucoup ; on mesurera l’inconfort de la position. Il fallait pourtant l’occuper : on ne s’inquiète bien que de ce qu’on aime.

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C’est ici que la scolie mise en exergue cesse d’être un paradoxe. Le pire ennemi de la culture, dit Dávila, n’est pas la barbarie qui la nie : c’est la littérature contemporaine – entendons : la production. La suite de la scolie donne l’arme du crime : le temps du lecteur est compté, et il suffit de l’occuper. Mille livres médiocres n’interdisent rien, ne brûlent rien, ne censurent rien ; ils encombrent – et l’encombrement suffit, puisque les quelques heures que chacun peut donner aux livres s’épuisent à trier ce qu’on aurait dû ne pas publier. La surproduction n’est pas l’excès d’une vitalité ; elle est une stratégie d’occupation.

On objectera que Dávila écrit à quelque époque que ce soit, et qu’un mal de toujours ne saurait s’appeler décadence. L’objection porterait si nous parlions du mal ; nous parlons de son organisation. L’encombrement est vieux comme les livres ; ce qui est neuf, c’est qu’on l’ait budgété, planifié, mis en tableaux. Ce qui fut une négligence est devenu une méthode.

Et l’institution qui l’organise, sans que nul l’ait voulu, n’est ni la presse, ni l’Université, ni l’État : c’est la maison d’édition, notre alliée naturelle.

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Il restera à examiner, samedi prochain, la deuxième des institutions annoncées : l’Université – où l’on verra le commentaire, dont l’édition fait commerce, devenir proprement une carrière.

En attendant, et puisque tout ici aura été affaire de comptes, finissons par le seul qui importe. Tout ce grand appareil – offices, tables, bandeaux, cibles – repose en dernier ressort sur une scène minuscule qu’aucun tableur n’enregistre : quelqu’un, quelque part, ouvre l’enveloppe d’un inconnu, lit, et répond. Le jour où ces quatre mots ne s’écriront plus – je vous ai lu –, l’arrière-boutique pourra tourner longtemps encore : il n’y aura simplement plus de maison.

Illustrations : (en médaillon) illustration à partir d’une pointe sèche de Paul César Helleu.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau