Patrick Corneau

Patrick aime pas malBleue comme la rivière, paru chez Phébus, confirme d’abord la singularité de la voix de Louise Browaeys. Son livre se tient à la lisière de plusieurs régimes d’écriture : récit intime, méditation sensible, attention écologique. À travers une narratrice approchant de la quarantaine, femme, mère, épouse, mais aussi sujet de désir, l’autrice explore une zone de trouble qu’elle arrache habilement aux cadres trop attendus du roman psychologique. La vraie réussite du livre tient à sa forme fluide, presque organique, ce « livre-rivière » où fiction et essai se mêlent sans raideur, où les blessures du paysage répondent à celles de l’existence, où l’épuisement personnel rejoint l’épuisement du monde. Louise Browaeys écrit vite, nerveusement, sans idéologie plaquée ni lyrisme décoratif : le vivant n’est pas ici un thème, mais une inquiétude partagée, une respiration commune. Il en résulte un livre bref, dense, mobile, qui cherche moins à résoudre la crise qu’à en épouser lucidement les remous.

Patrick aime assezAvec La Réjouissance, publié aux éditions de Corlevour, Stéphane Barsacq déplace encore la question : non plus comment habiter le trouble, mais comment ne pas céder au découragement. Le titre pourrait sembler presque intempestif ; il retrouve pourtant ici sa gravité véritable. Il ne s’agit nullement de célébrer une joie facile, encore moins quelque optimisme d’époque, mais de sauver ce qui peut l’être d’une tenue intérieure. Dans le sillage de Mystica, Météores et Solstices, Barsacq compose une mosaïque très libre d’essais, de portraits, d’aphorismes et de méditations où l’art, la lecture, la musique, l’amitié deviennent autant de forces de relèvement. Son livre ne nie ni l’obscurité du temps ni la mélancolie ; il cherche en elles une lumière plus sobre, plus haute, plus conquise. La prose, très écrite, très ciselée (gâchée par des coquilles) avance avec ferveur sans jamais se figer dans la pose culturelle. C’est un livre de fidélité — aux œuvres, aux êtres, aux voix qui nous aident encore à tenir debout. En un temps où tant d’ouvrages se contentent d’enregistrer la détresse, celui-ci rappelle discrètement qu’il existe encore des raisons de se réjouir, pourvu qu’on entende ce mot dans toute sa profondeur.

Patrick aime assezCette question de la fidélité, on la retrouve autrement chez Peter Sloterdijk. Avec Le livre de l’Europe. Quelques marque-pages, paru chez Payot dans la traduction d’Olivier Mannoni, le philosophe allemand ne livre ni un traité systématique ni un manifeste sur l’identité européenne. Dans une démarche un peu similaire à celle de Ma France (Buchet Chastel,  préfère feuilleter son sujet, y glisser des signets, reprendre quelques pages décisives. Issu de ses cours donnés au Collège de France en 2024, le livre envisage l’Europe non comme une essence à célébrer ou une ruine à déplorer, mais comme une forme historique singulière, née de transmissions, de métamorphoses, de reprises. Ce qui retient ici, c’est que Sloterdijk refuse à la fois les exaltations identitaires et les lamentations convenues sur le déclin. L’Europe, à ses yeux, demeure moins un absolu qu’une aventure incertaine, contradictoire, mais encore capable d’apprentissage et d’invention. Sa pensée avance par grands cadrages, formules amples, intuitions panoramiques ; elle pourra parfois irriter par sa liberté même, mais c’est aussi ce qui la rend stimulante. Le livre touche juste parce qu’il repose sur une idée simple et forte : l’Europe est peut-être un vieux texte que nous croyons connaître parce que nous en avons hérité, alors même que nous ne le lisons presque plus.

Patrick aime assezCette invitation à défaire les images convenues trouve un prolongement inattendu avec Sade. On croit toujours connaître le marquis, ce qui est la meilleure manière de ne plus le lire. Il nous arrive précédé de tout un attirail devenu parfaitement conventionnel : soufre, scandale, pornographie, transgression de catalogue. Cette nouvelle édition des Pensées, établie, introduite et annotée par Norbert Sclippa, a précisément le mérite de fissurer cette image trop bien installée. Non pour innocenter Sade — niaiserie inverse de la condamnation réflexe — mais pour le restituer à ce qu’il est aussi : un écrivain de pensée, un moraliste noir, un analyste glacé des passions et des hypocrisies humaines. Sclippa a raison de rappeler, avec Simone de Beauvoir et Maurice Blanchot, qu’il existe chez Sade une véritable puissance aphoristique et une volonté constante d’explorer les « égarements du cœur humain ». Sous le “sulfureux” de service reparaît alors un logicien de l’ombre.
Le bon effet de cette anthologie est de faire remonter non le folklore du vice, mais l’ossature d’une pensée. À travers les fragments prélevés dans les grands textes, on voit se dessiner un matérialisme implacable, une critique des illusions morales, une interrogation obstinée sur la loi, la nature, la cruauté, le désir, l’inégalité. La postface le souligne justement : ce qui fait l’exception de Sade n’est pas seulement le scandale, mais le déplacement radical qu’il impose sur les plans philosophique, anthropologique et littéraire. Il ne dérange pas tant parce qu’il montre l’excès que parce qu’il en pense la logique sans recours, dans un monde où la nature est indifférente et où la vertu ne bénéficie d’aucun privilège sacré. À côté de cela, notre Sade culturel, muséifié et recyclable, paraît presque inoffensif.
Il y a là une ironie assez piquante : une époque qui se croit désinhibée continue de lire Sade de la manière la plus convenue qui soit. Cette édition a le mérite de troubler un peu cette paresse. Elle retire à l’œuvre sa mousse de scandale pour en laisser paraître la nervure dure : formules, diagnostics, pensées, coups de scalpel. On n’en sort pas rassuré, ni converti, ni réconcilié ; mais l’on comprend un peu mieux pourquoi Sade gêne encore, et surtout pourquoi l’image que nous avons de lui est devenue, elle, si étrangement confortable.

Patrick aime beaucoup !Après cette logique de l’extrême, c’est une tout autre forme d’inquiétude qui nous attend avec Adelheid Duvanel. Avec Le Musée des lunettes, qu’accueillent les éditions Corti, la redécouverte française de cette grande écrivaine suisse se poursuit de la meilleure façon. Après La Maison disparue, Histoires de vent et La Correspondante, ce nouveau recueil confirme la singularité d’une prose qui n’a décidément rien perdu de sa puissance d’ébranlement. Duvanel n’écrit pas des histoires au sens ordinaire du terme : elle ouvre de brèves chambres d’inquiétude, de solitude, d’étrangeté, où les êtres apparaissent comme légèrement déplacés dans leur propre vie. Sa prose est dense, compacte, ramassée, mais cette brièveté n’a rien d’un exercice de style : elle est la juste mesure d’existences blessées, trop vulnérables pour supporter le déploiement romanesque. Le regard enfantin est dominant ; comme dans « Les événements angoissants de cette nuit-là », récit cruel à l’égard des adultes où Adelheid Duvanel, naturellement visuelle, fait penser à une Virginia Woolf qui aurait huit ans d’âge et parlerait à la manière d’un tableau de James Ensor.
Dans « Poursuite », un homme traverse la neige avec l’impression de s’enfoncer dans “le ventre de la ville” ; dans « La bulle de savon », une simple scène d’école se dérègle imperceptiblement jusqu’à devenir presque menaçante ; dans « August, marginal », un frère semble n’avoir été parmi les siens que “prêté”, et cette seule image suffit à condenser une vie entière d’inappartenance. Ce qui frappe surtout chez Duvanel, c’est qu’elle ne demande jamais à la littérature d’expliquer davantage : elle coupe, elle resserre, elle laisse autour des êtres une zone d’ombre que la prose psychologique recouvre d’ordinaire sous trop de commentaires. D’où cette impression rare d’une profondeur obtenue sans solennité, par la seule justesse d’une phrase légèrement désaxée ou d’une image incongrue, capables de faire basculer le quotidien dans une inquiétante étrangeté. Peu d’écrivains savent ainsi faire tenir l’abîme dans une poignée de pages. Une révélation !

Patrick aime assezC’est enfin une autre fidélité que rappelle Ainsi parlait Horace, dans cette édition bilingue présentée et traduite par Gérard Pfister chez Arfuyen. À mesure que le latin s’efface de nos usages, on pourrait croire Horace promis au musée scolaire. Or c’est tout le contraire qui se produit ici : débarrassé de la gangue académique, le poète latin retrouve une fraîcheur de vivant. Gérard Pfister ne nous tend pas un recueil de sentences ou un monument à révérer, mais la présence d’un esprit libre, attentif à la nature, à l’amitié, à la mesure, à cette liberté intérieure dont les siècles de vacarme finissent toujours par ressentir le manque. Sa présentation est savante sans lourdeur, fervente sans componction. Elle éclaire notamment avec beaucoup de finesse la dignité morale d’Horace, son rapport subtil au pouvoir, sa façon de préserver en lui une chambre d’indépendance. Et le rapprochement avec le poète chinois Li Po, inattendu d’abord, devient peu à peu lumineux : il dépayse Horace, le rend à une grâce moins scolaire, plus respirable. On referme ce beau volume avec le sentiment qu’un classique n’est pas fait pour nous écraser de son autorité, mais pour nous aider à vivre. Grâce à Gérard Pfister, Horace redevient une voix proche, hospitalière, presque nécessaire.

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Au fond, ces six livres n’ont ni le même ton, ni le même horizon, ni la même matière. Pourtant, tous opposent quelque chose à la fatigue contemporaine : chez Louise Browaeys, une porosité sensible au vivant ; chez Stéphane Barsacq, une joie reconquise sur l’obscur ; chez Sloterdijk, la volonté de relire un continent qui doute de lui-même ; chez Sade, le démontage glacé de quelques fictions morales que nous continuons d’habiter machinalement ; chez Adelheid Duvanel, la densité inquiète d’existences qui vacillent au bord d’elles-mêmes ; chez Gérard Pfister enfin, la réouverture, avec Horace, d’une antique leçon de liberté. Autant de manières, chacune dans son registre, de rappeler qu’un livre digne de ce nom ne meuble pas seulement notre temps : il le contredit un peu, il l’ouvre, il le desserre.

Bleue comme la rivière de Louise Browaeys, éditions Phébus, 2026 (19,90€).
La Réjouissance de Stéphane Barsacq, éditions de Corlevour, 2025 (20€).
Le livre de l’Europe. Quelques marque-pages de Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Payot, 2026 (24€).
Pensées du marquis de Sade, nouvelle édition, annotations par Norbert Sclippa, éditions L’Harmattan, 2026 (19€).
Le Musée des lunettes de Adelheid Duvanel, traduit de l’allemand par Catherine Fagnot, éditions Corti, 2026 (16€).
Horace, Ainsi parlait Horace, textes traduits du latin et présentés par Gérard Pfister, édition bilingue, coll. « Ainsi parlait », n° 51, éditions Arfuyen, 2026 (14€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique – dans le billet : éditions Phébuséditions de Corlevouréditions Payotéditions L’Harmattanéditions Cortiéditions Arfuyen.

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