Patrick Corneau

Le silence du plateau ou comment la civilisation se mord la queue

Dimanche 12 avril 2026, C Politique. Thomas Snégaroff réunit autour de la table un aréopage d’universitaires : deux politistes de Sciences po (dont l’incontournable Bertrand Badie), une archéologue, un historien médiéviste, un historien du XIXe siècle. Le thème : « “Choc des civilisations” : le dangereux retour ? » Le contexte est brûlant : vingt heures de négociations en vain entre Américains et Iraniens à Islamabad, quelques jours après que Trump eut menacé de « détruire » la civilisation perse ; Netanyahu opposant « civilisation » et « barbarie » à propos du Liban ; Xi, Modi, Poutine brandissant chacun la grandeur de la leur — comme on brandit un miroir pour aveugler l’adversaire.

Débat nourri, prévisible dans ses lignes de force. Huntington est convoqué, examiné, réfuté, à demi réhabilité — le sort ordinaire des thèses qui ont le tort d’être à la fois fausses et utiles. Et puis, vers la fin de l’émission, Snégaroff pose la question : « Est-ce que le concept de civilisation ne serait pas au fond un concept occidental ? »

GRAND SILENCE.

Ce silence-là est en soi une réponse. C’est le malaise de qui sent qu’on vient de toucher l’os — et que l’os, c’est le sien.
Car la réponse est oui, mais en un sens plus retors qu’on ne le croit d’abord.

Le mot « civilisation » apparaît au singulier chez Mirabeau père (1756), puis chez les Encyclopédistes. Il désigne un processus : le passage de la barbarie à la politesse, à la raison, à l’industrie. Concept universaliste, optimiste — et déjà hiérarchisant. Il y a la civilisation, et il y a ceux qui n’y sont pas encore. Le singulier est un programme.
Le tournant décisif, c’est le passage au pluriel. « Les civilisations » — au sens de blocs culturels clos, dotés chacun d’un génie propre et d’un destin organique — c’est le romantisme allemand : Herder, qui oppose le Volk à la Raison universelle. Puis Spengler et son Déclin de l’Occident (1918), Toynbee et ses douze civilisations (A Study of History, 1934-1961), et enfin Huntington (1996), qui reprend le tout avec la grâce conceptuelle d’un rapport du Pentagone. Mais ce pluriel n’est pas moins occidental que le singulier : c’est toujours l’Occident qui découpe le monde en « civilisations », qui distribue les rôles, trace les frontières et nomme les blocs.
Il serait injuste de dire que d’autres traditions n’ont rien pensé d’approchant. Ibn Khaldoun, au XIVe siècle, développe avec le concept d’’umrân une théorie des cycles de la vie sociale qui est, à sa manière, une pensée de la civilisation — mais sans le mot, sans la téléologie, sans la tentation de classer les peuples sur une échelle unique. Le chinois 文明 (wenming) existe bien, mais il a été massivement reformulé au contact de l’Occident au XIXe siècle, lors de la grande crise du confucianisme face à la modernisation Meiji — c’est-à-dire au moment précis où la Chine a dû se penser dans les catégories de ceux qui la sommaient de se « civiliser ».
D’où le piège — et c’est ici que l’affaire devient vraiment intéressante.
Quand Modi exalte la civilisation hindoue cinq fois millénaire, quand Xi Jinping invoque la continuité inégalée de la civilisation chinoise, quand Erdoğan ressuscite la grandeur ottomane, quand Poutine se présente en défenseur de la civilisation orthodoxe — tous empruntent le cadre conceptuel occidental pour le retourner contre l’Occident. Le geste est antioccidental dans son intention, mais occidental dans sa grammaire. C’est un peu comme contester l’hégémonie de l’anglais — en anglais. Le médium dément le message.
Et l’ironie finale, la plus cruelle : Huntington lui-même, en prétendant décrire un monde de civilisations autonomes en conflit, impose la grille de lecture la plus occidentalocentrique qui soit. C’est lui qui trace les frontières, lui qui nomme les blocs, lui qui décide de ce qui « fait » civilisation et de ce qui n’en fait pas. Son « choc des civilisations » est au fond un monologue civilisationnel déguisé en polyphonie. Et ce monologue a une adresse : Washington.

Revenons au silence du plateau. Qu’est-ce que ce silence trahissait, au juste ?
Peut-être ceci : la question de Thomas Snégaroff ne mettait pas seulement en cause le concept. Elle mettait en cause la position d’énonciation de tous ceux qui étaient autour de la table — politistes, archéologue, historiens, tous formés dans la tradition occidentale, tous discourant sur « les civilisations » avec les outils forgés par leur propre civilisation. Le chirurgien découvrant qu’il s’opère lui-même. Le serpent se mordant la queue.
Mais il faut rendre justice à la table. Car c’est précisément ce que les débatteurs avaient fait, et très lucidement, tout au long de l’émission : dépouiller le mot de ses mauvais atours. Montrer comment le concept de « civilisation », dans la bouche de Trump, de Netanyahu, de Poutine, fonctionne comme un outil de guerre — il trie, il hiérarchise, il exclut — au détriment des réalités anthropologiques, historiques, culturelles, infiniment plus poreuses et mêlées, que le mot recouvre quand on le rend à ceux qui le travaillent, l’étudient sans le brandir. Le silence n’était donc pas celui de l’ignorance. C’était celui de la conscience soudaine : on venait de formuler à voix haute le paradoxe dans lequel toute la discussion baignait depuis le début.

Et c’est peut-être la leçon la plus précieuse de ce moment de télévision : le mot « civilisation », dès qu’on le prononce, charrie avec lui toute une histoire — celle des Lumières et de leurs ombres, de l’universel et de sa violence, de la classification et de ses hiérarchies. Le prononcer sans le savoir, c’est être parlé par son propre concept. Le prononcer en le sachant — comme le firent ce soir-là archéologue, politologues et historiens —, c’est peut-être le début d’une conversation qui ne soit pas seulement un « choc ».
Le serpent se mord la queue, oui. Mais au moins, cette fois-là et ce soir-là, il le sait.

Illustrations : (en médaillon) Document ©️Firaxis Games.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. serge says:

    Le sujet est délicat voire tabou. Car les civilisations se voient vite hiérarchisées et comparées. Je réalise d’ailleurs que je ne sais pas s’il existe des anthropologues ou ethnologues africains ou papous qui étudient les civilisations occidentales. Et alors on est obligé de constater que la nôtre est supérieure dans tous les domaines. La quasi totalité des inventions ou des découvertes de ces 1000 dernières années sont le fait des Européens ou Américains. Dans le domaine artistique j’ai appris récemment que le nombre de livres traduits en Arabe depuis 100 ans est équivalent à celui des traductions en Espagnol en un an. Dans la constitution iranienne il est spécifié la taille des pierres pour lapider efficacement une femme, qui d’ailleurs sera violée si elle est vierge, pour éviter d’aller au paradis. 80% des femmes sont excisées en Égypte. Je passe sur l’état de pauvreté, de violence et de corruption de la majorité des pays africains ou orientaux et de l’islam qui est une calamité. Je recommande d’ailleurs à ce sujet la lecture du livre de Ferghane Azihari “L’islam contre la modernité”. C’est édifiant.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge,
      On peut et on doit juger sans faiblesse certaines pratiques, certaines oppressions, certains fanatismes. Mais de là à conclure à une supériorité globale d’une civilisation, il y a un pas que je me garde de franchir. La puissance technique, scientifique ou économique ne suffit pas à fonder une supériorité humaine ou spirituelle.
      L’Occident a produit des libertés, des œuvres et des savoirs admirables ; il a aussi produit des formes de domination, de destruction et d’aveuglement dont il n’est pas possible de faire abstraction. Mon propos n’était donc pas d’idéaliser d’autres mondes, mais d’interroger ce que notre propre “progrès” peut avoir de mutilant.
      Quant à l’islam, je me méfie des jugements en bloc : ils éclairent moins qu’ils ne dispensent de penser (même si j’ai quelques billes ayant vécu quelque temps en Algérie et au Maroc).
      🙂

      1. serge says:

        Je ne fais pas abstraction des horreurs dont la civilisation occidentale a pu se rendre coupable. Massacres, esclavage, génocide sont universels. Notons quand même que
        seuls les occidentaux se remettent en question, demandent pardon, inventent le devoir de mémoire. Et abolissent l’esclavage pratiqué sous tous les cieux depuis l’Antiquité. Laissons de côté la production culturelle, scientifique, technique. Une bonne façon à mon sens d’aborder une civilisation est d’observer le bien-être qu’elle peut apporter à ses sujets y compris les plus fragiles ou les plus minoritaires ainsi que sa conception de la tolérance et de la liberté. Partons en voyage à la rencontre de ces façons de vivre, c’est intéressant.

        1. Patrick Corneau says:

          Cher Serge,
          Je vous rejoins volontiers sur un point : une civilisation se juge aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables, les minorités, les vaincus, bref ceux qu’elle pourrait écraser sans dommage pour elle-même. Et il est vrai que l’Occident a su faire naître en lui-même une puissance d’autocritique, de remise en question, de repentir même, qui l’honore.
          Mais c’est peut-être justement pour cela qu’il doit continuer à se regarder lucidement, sans transformer cette capacité critique en nouveau titre de supériorité. Car le risque serait alors de faire de l’examen de conscience lui-même un motif d’autosatisfaction.
          Disons donc que l’Occident n’est pas supérieur parce qu’il serait innocent, mais qu’il est peut-être plus estimable lorsqu’il demeure capable de se juger lui-même. C’est déjà beaucoup — et c’est même sans doute sa grandeur la plus fragile.
          Et oui, partir en voyage à la rencontre des façons de vivre est toujours préférable aux jugements trop rapides : à condition toutefois de regarder sans angélisme, mais aussi sans surplomb – exercice difficile s’il en est !
          🙂

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