S

Sous le ciel de Paris – conte philosophique (II)

Patrick Corneau

Je m’appelle Bébé, j’ai trois ans et demi, sors à peine du stade du miroir et n’aurais pas encore accès au langage d’après Madame Katzmann, ma pédiatre qui me pense au stade 5 alors que j’ai largement dépassé le stade 7. Comme mes parents n’ont pas obtenu de place à la crèche, ils ont recours à la garde à domicile et ma vie est un enfer ! Chaque matin, dès mon réveil, je pleure jusqu’à l’arrivée de la Grosse Dame. La Grosse Dame est la nounou béninoise que des potes ont refilée à mes parents. Je ne connais pas son nom car elle ne maîtrise que 50 mots de français et je ne parle pas encore le yoruba. Nous ne communiquons que par cris, pleurs, gestes et grimaces. Quand maman a refermé la porte de l’appartement, après moult sourires, amabilités et recommandations, la vraie vie commence. C’est-à-dire mon cauchemar. La Grosse Dame commence par me poser devant un amoncèlement de cubes que je suis censé convertir en chef-d’œuvre d’architecture. Navrant car je n’aime que la chute et l’éparpillement horizontal. C’est même une passion : tout tombe, tout casse, tout passe… Pendant ce temps, la Grosse Dame sort son portable et se lance dans des vociférations aussi inesthétiques que peu amènes : elle recadre un membre de sa nombreuse progéniture en roue libre du côté de la Porte des Lilas. Dix heures et demie et je n’ai toujours rien édifié, architecturalement parlant. La Grosse dame me sangle dans ma poussette MacLaren modèle Techno XT black (299€ chez doudouplanet.com). Nous voilà partis vers le square Édouard Vaillant où la Grosse Dame a rendez-vous avec ses copines, d’autres Grosses Dames poussant des MacLaren avec d’autres moutards dont la plupart ne m’ont même pas été présentés. Certains sont aptes aux joies du bac à sable, moi non : je reste là à rêvasser en regardant le ciel ou les frondaisons qui s’agitent dans le vent. A midi, les palabres dans le cercle des Grosses Dames cessent, c’est l’heure du déjeuner. Retour à l’appartement où la Grosse Dame tambouille à la va-vite un infâme rata que je m’empresse de vomir : cris, pleurs, silence mortifère. S’ensuit une improbable sieste. J’entends la Grosse Dame s’enfermer dans la chambre de mes parents où elle s’empare de NOTRE téléphone pour bavasser avec d’autres Grosses Dames. Seize heures, je suis tiré de ma somnolence par un bruit d’aspirateur que l’on maltraite contre les meubles (je plains nos voisins, d’honnêtes travailleurs à domicile). Cinq minutes de ménage sont suffisantes pour remplir le contrat maternel, nous voilà repartis vers le Square Sorbier, recercle de MacLarens et conseil de guerre entre les Grosses Dames – les goûters circulent. Parfois les livres : hier, elles blablataient à propos du bête-c’est-l’heure d’un certain Lenouar intitulé Du Bon Air… Retour à dix-sept heures, encore une heure et demie à tenir avant le retour de maman. La Grosse dame me colle devant TéléToon+ et ses programmes débiles – en douce j’essaie de zapper sur ARTE, je pige rien mais au moins il y a de la belle image. Je me fais confisquer la télécommande, la Grosse Dame rezappe sur du télé-achat : grosse déprime, mélancolitude, marasme existentiel (de l’inconvénient d’être né). Je ressuscite lorsque j’entends la clé dans la serrure…

(à suivre)

Illustration : photographie ©LeLorgnonmelancolique.

Prochain billet le 5 juillet.

  1. ondreville says:

    Grande réjouissance à lire ces deux contes. Je retrouve le regard incisif, sans concession; le ton alerte du chroniqueur amusé d’une époque souvent maussade. Le plaisir que j’ai à vous lire se renouvelle sans cesse.Merci aussi pour ce rappel de Jean Grenier, dont je découvre bien tard « Les Îles » avec un grand bonheur.Vous savez combien j’aime vos lectures des autres, mais je tenais à vous dire combien vos propres textes me font plaisir. Votre marmot de ce jour défie le psychanalyste que j’étais et m’émerveille par ses capacités critiques. Bravo! cher Patrick Corneau.
    Avec amitié
    Jacques Robinet

Répondre à Patrick Corneau Annuler la réponse.

Patrick Corneau