Patrick Corneau

Puisque l’époque est aux examens (crainte et tremblements !), point n’est besoin de se plonger dans d’épais rapports, de sévères études sociologiques, d’implacables enquêtes bardées de chiffres pour prendre la mesure du naufrage de l’Éducation nationale. Il suffit de lire cette petite nouvelle de Jude Stéfan qui met en scène une candidate au Brevet des collèges. Même si le récit se passe dans les années 2000, tout est dit, et même un peu plus avec une certaine candeur non dénuée d’ironie…

J’ai passé le Brevet. C’est là mon premier examen, si l’on excepte communion et confirmation, et destiné à nous préparer au Baccalauréat – lequel est encore plus difficile, car il n’y a que 80% de reçus, outre le rattrapage (où certains même échouent) –, puis à la nuit de noces. J’avais ma bouteille d’eau et ma barre chocolatée, refait ma natte, et c’est ma grand-mère – ex-directrice d’école – qui m’avait amenée dans son Audi, car mon père, simple ouvrier, était à son travail. À neuf heures précises furent distribués les sujets, retirés d’une grande enveloppe bistre. Chacun avait sur sa table son numéro d’appel, sa carte d’identité, sa convocation. On aurait entendu une aiguille tomber, tant l’instant s’avérait important. C’était le sujet de Rédaction : la tête entre les mains je le découvris sans aussitôt comprendre : « Que feriez-vous si vous n’étiez pas né ? Développez ». La question me surprit, ayant plutôt révisé, comme le bruit en courait, le Néanderthalien au larynx trop haut placé. Certains se regardèrent, d’autres méditaient déjà sur la question, plusieurs même se mirent à écrire. Je ne découvrais guère la problématique, comme l’avait préconisé l’institutrice, mademoiselle Beaudrap. On entendait des toux, des raclements de pieds. Au bout de dix minutes un grand Noir se leva et alla réveiller le Surveillant, suggérant qu’il y avait une erreur dans l’énoncé. Ce dernier, qui n’avait sans doute fait que lire distraitement, approuva et, s’étant fait remplacer par un suppléant de couloir, alla en référer au Chef de Centre, qui, après avoir consulté le Rectorat – c’est ce qu’il nous annonça, descendu dans la salle – nous précisa qu’effectivement il n’y avait pas d’erreur, mais que le sujet aurait dû être réélaboré, qu’en tout cas il en serait tenu compte dans la correction, et que toute liberté était ainsi laissée aux candidats, qui pourraient même bénéficier de cet avantage. Tout était dans l’ordre. « Gardez votre calme ! »

Je sentais la migraine m’obnubiler le cerveau. Je me mis à essayer de déconstruire l’énoncé, selon les conseils de l’année. La subordonnée conditionnelle d’abord, « si… » : il s’agissait là, grammaticalement, d’un irréel, une supposition contraire à la réalité, comme si j’étais morte, mais avant même d’être née – et qu’aurais-je bien pu faire alors ? Quelque chose m’échappait, sans doute un piège qui pourtant devait être évident, j’eus honte de ne pas le trouver et même envie de pleurer, j’étais toute seule, sans ma mère, sans aide, à lutter. Je passai à la proposition principale interrogative – bien analyser les termes ! -, que feriez-vous ne devait pas s’appliquer à une profession à exercer (moi, je voulais être puéricultrice ou aide-soignante afin d’aider de plus faibles, comme l’abbé Pierre), mais signifier : quelle serait alors votre attitude ? Eh bien, quant à moi, si je n’étais pas née, je me tuerais, car comment accepter d’être privé des beautés de la nature, de la connaissance des grands hommes, Napoléon ou Zidane, de la Canicule même, qui permet la vente de milliers de ventilateurs ? Voilà donc les idées que je jetai sur le brouillon avant de rédiger une page et demie et bien relire. 

À la sortie ma grand-mère, ex-Directrice d’école, considéra le sujet pour déclarer qu’il s’agissait plutôt là d’un thème philosophique, qu’il y avait sans doute eu substitution de matière, et comme un attroupement déjà s’était formé à cet égard, qu’on saurait protester – quoique ce fût une profonde question ! À la maison, le soir, on attendit le retour de mon père, qui n’est qu’un simple ouvrier : il chaussa ses lunettes, fronça les sourcils et, bizarrement, demanda à sa belle-mère : « Est-ce qu’il y a du potage ? »
« Le Brevet des collèges » de Jude Stéfan, L’Idiot de village, Éditions Champ Vallon, 2008.

Illustration : En médaillon, photographie LBP / Cyrill Bignault.

Prochain billet le 30 juin.

  1. Henri Paillard says:

    Merci de nous faire découvrir cet écrivain. Juste au moment où je quitte, accablé, la lecture d’un article sur la « culture » dite woke qui veut interdire l’étude du grec et du latin au motif que ces gens étaient esclavagistes. La crétinerie semble avoir un avenir radieux…

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour votre commentaire et je m’associe bien évidemment à la déploration dont vous faites état concernant l’avancée de la « cancel culture » et du mouvement woke…

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Patrick Corneau