Patrick Corneau

Princesse des gens sans remords
Salut à toi, dame Bêtise
Toi dont le règne est méconnu
Salut à toi, Dame bêtise… (chanson de Jacques Brel, L’air de la bêtise, 1957).
Règne méconnu mais présence universelle de cette interlocutrice et compagne si profondément humaine, autant partagée, dit-on, que le cartésien « bon sens », si généreuse, si accueillante à l’éternel infans en nous, mais aussi, si multiforme et inattendue dans ses manifestations qu’il est loisible à chacun de prendre sur elle le point de vue qui lui sied.
Avez-vous remarqué combien elle est devenue un genre éditorial en soi ?
Petit florilège de titres (dont certains ont fait ici l’objet d’une chronique) :
De la bêtise de Robert Musil
La bêtise s’améliore de Belinda Cannone
Les Lois fondamentales de la stupidité humaine de Carlo M. Cipolla
La Prédominance du crétin de Carlo Fruttero et Franco Lucentini
Le Triomphe de la bêtise d’Armand Farrachi
La… sottise ? (Vingt huit siècles qu’on en parle) de Lucien Jerphagnon
L’imbécillité est une chose sérieuse de Maurizio Ferraris
Le génie de la bêtise de Denis Grozdanovitch

On le voit les publications ne manquent pas, qui se donnent la bêtise pour objet, depuis deux ou trois décennies. Mais en dépit de multiples approches et suggestions, de la recherche d’une typologie assez sophistiquée, aucun n’apporte de réponse décisive à la question essentielle : qu’est-ce que la bêtise ?
C’est un peu le constat à partir duquel Paul Vacca engage sa propre réflexion avec ce court essai Les vertus de la bêtise que viennent de publier les Éditions de l’Observatoire.
Renversant le point de vue habituel de la dénonciation, de la déploration – larmoyante ou indignée – l’auteur se demande si nous serions moins « bêtes » si nous décidions de vivre enfin en bonne intelligence avec la bêtise, véritable face cachée du génie humain !

Au fond pourquoi haïssons-nous tant la bêtise – ou stupidité, imbécillité, sottise, idiotie, crétinerie, connerie, au choix… ? Pour s’en exonérer car elle concerne toujours les autres ? Plus profondément, Paul Vacca estime que cela répond à une sorte d’exorcisme collectif face à quelque chose qui est vécu comme une invasion barbare. De fait, nous la voyons progresser de façon exponentielle sur les réseaux sociaux ; la bêtise augmente de façon drastique quantitativement et surtout qualitativement avec une nocivité tous azimuts qui paraît menacer jusqu’aux fondements mêmes de nos démocraties. Après avoir fait un rapide état des lieux puisé dans la bibliographie citée plus haut, Paul Vacca fait le constat que certes « l’avenir de la bêtise est assuré car la technique l’aggrave et la démocratie l’a consacre ». Mais il se demande si nous ne sommes pas en proie à une illusion : comme pour la température en météo, il y a la valeur objective mesurée et la température ressentie. Peut-être vivons-nous de la même manière dans une période où la bêtise ressentie est plus forte qu’auparavant ? Parce que la technique la potentialise vertigineusement via les réseaux sociaux grâce à trois effets conjugués :
– l’immédiateté qui lui permet de s’exprimer sans frein de façon native,
– l’exposition qui lui offre une couverture mondiale,
– enfin la contagion qui lui offre un effet d’émulation inédit.

Telle est pour Paul Vacca l’équation idéale pour une visibilité parfaite et un ressenti maximal. Très malicieusement, il se demande par ailleurs si, véritablement, c’est la bêtise qui augmente ou plutôt notre moindre acceptation de l’autre qui croît ? La bêtise est souvent le nom que nous donnons à la différence d’opinion, de point de vue. Elle incarnerait une forme de rejet générique de l’autre : une alterphobie. D’où notre impuissance face à elle.
Alors que faire ? Deux pseudo-antidotes ou deux stratagèmes selon Vacca : l’indignation qui donne l’illusion de la tenir à distance et, la partageant sur les réseaux sociaux, de se réassurer en commun ; l’intelligence que l’on brandira sous forme de diplômes, certificats d’expertise, etc. ou performances de QI. Dans cette course effrénée ne surestimons-nous pas les pouvoirs de l’intelligence ? Cette dernière n’est-elle pas une ligne Maginot de plus ? Et si la bêtise constituait notre meilleur atout face aux machines ? Pas à pas, Paul Vacca remonte le fil de notre addiction à l’intelligence toujours plus exacerbée par les nouvelles technologies – big-data, algorithmes, et autres deep learning, qui promettent monts, merveilles et capacités augmentés. Paul Vacca nous révèle alors tous les trésors cachés de la bêtise : les mérites de l’ignorance, l’efficacité des questions stupides, les bienfaits de la sérendipité, l’intérêt stratégique de « jouer au con »… N’oublions pas que nombre des plus grandes découvertes sont dues à la bêtise humaine !

On le voit, ce court essai aussi drôle que vivifiant a l’immense mérite de réhabiliter celle sans qui le monde s’il était survitaminé d’intelligence serait prodigieusement ennuyeux ! Imaginez-vous un monde sans personne avec qui polémiquer, des réseaux où l’on vit en bonne intelligence sociale ? Sans la moindre photo de chatons, de selfies vulgaires, de blagues douteuses ? Le bilan final de ce qui se volatiliserait en termes de culture, de création littéraire, filmique et musical est proprement ahurissant. Car en l’absence de l’étincelle du ridicule pas de génie possible. Avec une sagacité (pour le coup vraiment intelligente) Paul Vacca démontre combien le monde serait à la fois morne, absurde et angoissant en l’absence de ce facteur d’imprévisibilité qu’est la bêtise. Le livre se conclut sur cette évidence qui n’est pas une pirouette : « Alors peut-être ce jour-là, quelqu’un, par serendipité – et par un élan d’humanité -, réinventerait la bêtise ».

* * *

David Robson est un journaliste scientifique britannique. Spécialisé dans la psychologie, les neurosciences et la médecine, il écrit des articles pour le New Scientist, The Guardian et The Atlantic, et intervient régulièrement à la BBC sur des questions scientifiques. Avec Pourquoi l’intelligence rend idiot (The Intelligence Trap: Why Smart People Do Stupid Things and How to Make Wiser Decisions, Hodder & Stoughton, 2019) que vient de traduire et publier Fayard, il s’en prend à l’intelligence comme le fait Paul Vacca mais de manière peut-être moins polémique, plus démonstrative.

Ce qu’il vise ce sont les pièges qu’elle nous tend, d’autant plus dangereux que les gens qui y tombent sont plus intelligents. Les gens intelligents seraient plus vulnérables face à certaines formes de pensée idiote. Être intelligent et raisonner correctement n’est pas la même chose. La capacité de raisonnement abstrait peut se révéler contre-productive et accentuer les failles de notre logique, en nous rendant moins disposés à apprendre de nos erreurs ou encore à recevoir des conseils d’autrui. À tous les niveaux de la société, des fautes dues au piège de l’intelligence pénalisent les individus comme les grandes organisations.

David Robson donne l’exemple saisissant de sommités, par exemple le Nobel de chimie 1993, Kary Mullis, dont les thèses et exploits farfelus circulaient sur la toile peu avant sa mort en 2019 : il déclarait avoir eu des contacts avec des extra-terrestres, défendait l’astrologie comme science véritable, mettait en doute la réalité du sida, maladie inventée selon lui pour servir un obscur agenda… Il explique aussi comment une personnalité au potentiel intellectuel hors norme comme Steve Jobs possédait une « vision distordue de la réalité » lui permettant certes de révolutionner le monde de la technologie mais de repousser les conseils de ses médecins qui lui avaient diagnostiqué un cancer du pancréas et opter pour une cure à base d’herbes – persuadé que la maladie pouvait se soumettre à sa propre vision des choses, ce qui lui fut fatal. La liste des bévues des gens intelligents est longue.

La clef du phénomène selon Robson réside dans le fait que toute intelligence génère ses propres biais, fomente ses propres pièges. Parmi ceux-là, le biais de la tache aveugle qui nous empêche justement de voir les défauts que comporte notre propre jugement ; la dysrationalie qui définit l’incapacité de penser et de se comporter rationnellement malgré une intelligence supérieure ; ou bien les biais de confirmation qui nous amènent à chercher des informations qui soutiennent notre point de vue et à rejeter ce qui le contredit ; ou le biais d’ancrage qui rend une idée erronée, chez un expert notamment (Thomas Piketty est une bonne illustration), de plus en plus enracinée et rigide, l’enfermant dans son dogmatisme et toujours plus arrimé à son erreur de départ, etc.

Pourtant, selon David Robson les moyens sont simples pour éviter ces aberrations : il suffit de cultiver les capacités cognitives et les styles de pensée essentiels au bon raisonnement. Car être intelligent et raisonner correctement n’est pas la même chose. La sagesse empirique nous permet de profiter de tout le potentiel de la puissante machine qu’est notre esprit (j’ai lu récemment que le cerveau humain comporte plus de connexions synaptiques que notre galaxie ne possède d’étoiles !). À l’aide de découvertes scientifiques surprenantes, d’expériences soigneusement conçues et d’exemples historiques probants, ce livre nous donne les clés pour se constituer une boîte à outils conceptuelle, se protéger contre la désinformation, stimuler sa mémoire et, ultimement, prendre de meilleures décisions.

Une « Taxinomie de la bêtise et de la sagesse » en fin de volume donne une sorte de vade-mecum pour le fonctionnement de l’intelligence en temps de post-vérité. Un certain optimisme est donc envisageable : quels que soient notre âge et notre degré d’expertise, il est encore loisible d’exercer son esprit avec « lucidité, précision et modestie ». Rien n’est perdu tant que nous saurons instaurer « en conscience » un juste équilibre (le « rien de trop » des Grecs) entre ces deux moteurs civilisationnels… Et puis rappelons-nous ce qu’écrivait Joseph Joubert de l’ignorance (de celle-ci à la bêtise, il n’y a qu’un très petit pas) : « Conservons un peu d’ignorance, pour conserver un peu de modestie et de déférence à autrui : sans ignorance point d’amabilité. Quelque ignorance doit entrer nécessairement dans le système d’une excellente éducation. »

Les vertus de la bêtise de Paul Vacca, les Éditions de l’Observatoire, 2020.
Pourquoi l’intelligence rend idiot de David Robson,traduit de l’anglais par Nathalie Ferron, Fayard, 2020. LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : photographie © Belgaimage / Éditions de l’ObservatoireÉditions Fayard.

Prochain billet le 7 mars.

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Patrick Corneau