Patrick Corneau

L’effet magique avec la poésie est qu’elle nous oblige à lire autrement. Elle nous contraint à un autre régime de lecture : celui du déchiffrement patient qui nous renvoie à la période où enfant nous avons été confronté à la merveille de l’apprentissage des lettres. C’est un peu comparable, nous regardons le langage, les mots écrits comme s’ils naissaient sous nos yeux, le phrasé poétique nous montre la chair des mots, leur graphie, leur sonorité et un sens qui soudain résonne avec une ampleur, une jouvence inhabituelle parce qu’enfin nous les regardons pour eux-mêmes, avec l’attention que la singularité du poème réclame. Patience du regard sur la page où la ligne décroche, la ponctuation déraille ou s’absente, les blancs mangent l’espace et rompent le train-train de la linéarité, etc. Le poème dicte sa loi, son rythme ; il impose obéissance, patience, lenteur, concentration. Il y a de la morale dans tout cela. D’où la résistance de notre monde si imbu d’hédonisme, de paresse décomplexée, d’impatience boulimique…

C’est un peu les réflexions* que je me faisais en lisant le nouveau livre de Mireille Gansel** que publient les éditions de la Coopérative : La voix du fleuve. Livre dont Jean-Yves Masson son éditeur me souffle les circonstances de la naissance : « Mireille Gansel était en train d’écrire sur la terre et les sources, et puis elle a appris l’histoire très saisissante du fleuve Whanganui en Nouvelle Zélande que les Maoris considèrent comme leur Père (ils ont d’autres fleuves mais celui-ci est sacré entre tous) et pour lequel ils ont obtenu la personnalité juridique qui en fait une entité vivante en matière de droit. » Cette décision est unique (le Gange et la Yamuna en Inde ont obtenu le même statut) et interroge sur la place donnée au droit de la nature, dans le monde comme dans notre pays. Jean-Yves Masson ne sait comment Mireille Gansel apprit cet événement mais qu’un fleuve obtienne le droit pour lui à la protection de son intégrité morale et physique après 150 années de luttes est si extraordinaire qu’elle décida d’aller sur place plusieurs semaines voir par elle-même et surtout écouter ce fleuve. Il lui a parlé, et c’est cette « voix du fleuve » qui donne son titre au livre qui, de fait, prît un autre tour. C’est la dernière partie du livre : Te Reo o Te Awa. Elle enseigne que toutes les routes, à leur façon, et toutes les vies humaines, sont des fleuves, des chemins d’éternité. Je parlais à l’instant de morale induite par la réalité formelle de l’écriture poétique et prégnante dans l’acte de lecture ; en nous conformant à cette objurgation qu’est le ralentissement (et l’attention subséquente), nous voyons que l’expression d’un message d’ordre existentiel ou métaphysique n’en est que plus forte et féconde. Dans sa présentation de l’ouvrage l’éditeur nous rappelle que la littérature a quelque chose à dire sur les enjeux de société les plus décisifs y compris la question écologique : « Voici un livre éminemment à même de le prouver. Mireille Gansel, à sa façon modeste et sans grandes phrases, y pose les prémisses d’un nouvel humanisme. »

Oui, et si je puis enfoncer ce même clou, je dirais que cet humanisme est nouveau dans la mesure où il oublie un peu… l’homme. Se déprend de son encombrante présence et rompt avec une tradition d’acosmisme très dommageable où l’homme a été « présupposé au centre du monde ». Il n’y a pas seulement un environnement fragile, précaire autour de l’homme, un écoumène à défendre et préserver dont on nous serine qu’il faut le « gérer » (par la raison calculante) de façon responsable et durable… Il y a, au-delà et l’englobant, un cosmos fabuleux où, à travers la danse des éléments, se conjoignent majesté et mystère. Ce Tout cosmique dont nos aïeuls se sentaient entourés, à l’intérieur duquel les Maoris de Nouvelle Zélande s’éprouvent encore étroitement inclus, s’est effacé. Au profit de quoi ? De rien, d’un terrible dépouillement. De cette mise à nu, l’homme occidental, infatigable dans sa vanité conquérante et prédatrice, vivant désormais entre soi – mieux, trop souvent s’en flattant – ne s’avise pas. Il commence à peine à comprendre que l’ablation du Tout est l’une des causes majeures de la crise morale en laquelle il se débat. Autisme d’où résultent exténuation des valeurs, désarroi, errance, règne du saccage et de la dérision, confusion. Il faut des Maoris, des aborigènes d’Australie, un Raoni Metuktire – chef du peuple Kayapo au Brésil, des poètes intercesseurs et des membres du GIEC pour le sortir de sa cécité délibérée, dénégation, déni. Bref, de sa cosmophobie.

Revenons à La voix du fleuve. La première partie est consacrée aux deux éléments que sont la terre et l’eau. Une longue et patiente méditation qui commence avec la terre d’argile que manie, façonne le potier en compagnie duquel l’auteur a appris à travailler : ce qui naît entre les mains de l’artisan est le fruit d’un lent savoir, d’une patiente science de la matière, d’une sagesse qui sait d’instinct que tout ce qui vit et meurt est porté par le mouvement de la Terre. À partir de deux visages modelés, une dérive-rêverie conduit Mireille Gansel à explorer différentes formes de terres : terre gorgée de vie des marais de la Dombes, terres en travail des jardins et des champs, terres enfouies où se cachent les sources, terres de mémoire, terres d’accueil pour les réfugiés, etc. De puits en fontaines, de ruisseaux en salines puis en fleuves, via les eaux vives nous rejoignons le thème éternel de la vie comme voyage, migration perpétuelle. Voici l’auteur lancée sur des chemins nouveaux pour elle : vers l’Espagne d’abord où, à Tolède, s’éveille en elle le souvenir du poète mystique par excellence, Jean de La Croix, mais aussi du Greco, peintre du mystère absolu venu de Crète en Espagne, et des Juifs qui bâtirent la synagogue du Transit. Ce qui la conduit sur ces routes, c’est le désir de retrouver une source enfouie. Un mot sert de talisman, emprunté au provençal de Mistral : neissoun, l’endroit où naît une source. La terre ne vit que par les rivières, les fleuves, qui sont eux-mêmes des êtres vivants. Mais le voyage à l’autre extrémité du globe, en Nouvelle-Zélande, amène la question fatidique : pour combien de temps ?

J’avais été ébloui avec son précédent livre Maison d’âme. Quoi qu’écrive Mireille Gansel, poème, lettre (« comme une »), récit de voyage, c’est avant tout un art d’habiter le monde par la parole. Habiter le monde par et dans la rencontre. Rencontre de ceux, hommes, paysages qui sont fragiles et menacés, mais aussi tout ce qui témoigne des forces invincibles de la vie à se perpétuer, à préserver la mémoire des êtres et des lieux. Car pour une âme fervente se déplacer dans l’espace c’est aussi voyager dans le temps.
Avec ce quatrième opus, j’ai aimé être surpris par la succession toute syncopée de ces pages, aux phrases sans ponctuation pour faciliter le glissement des mots, la montée du chant, rompues de silences inattendus où le sens est mis en résonance et vient parfois comme en résilience d’anciennes douleurs ou en alerte pour de nouvelles craintes. Son amoureuse observation de ce qui EST – vrai cosmisme – nous guérit de nos désespérants fantômes. Mireille Gansel dans une tonalité sans doute plus inquiète que dans Maison d’âme mais pas moins intense, ni moins lucidement responsable, nous offre avec La voix du fleuve une belle leçon d’attention admirative au monde et d’exemplaire probité.

* Les poètes ou esprits poétifiants trouveront sans doute ces remarques naïves mais je les assume ne parlant qu’à partir de ma modeste (et certes limitée) expérience de la poésie.
** Mireille Gansel a traduit l’œuvre poétique de Nelly Sachs de l’allemand (Verdier) ainsi que sa correspondance avec Paul Celan (Belin), des poètes vietnamiens, notamment To Huu (Philippe Picquier), le poète allemand Reiner Kunze (Denoël-Maurice Nadeau, Cheyne et Calligrammes) mais auparavant des poètes de la RDA ou encore l’ethnologue Eugenie Goldstern. Elle est par ailleurs l’auteur d’une réflexion sur la traduction, Traduire comme transhumer (Calligrammes, 2012). Enfin son œuvre personnelle révèle ses nombreux liens avec des personnalités étrangères ou françaises, comme Aharon Appelfeld, Laurent Schwartz, Yehudi Menuhin, Stephane Moses, etc. En prose : Une petite fenêtre d’or, 2016, Comme une lettre, 2017, Maison d’Âme, 2018, ces trois livres à La Coopérative. Elle a reçu en 2018 le Prix Etienne Dolet de la traduction.

La voix du fleuve de Mireille Gansel, les éditions de La Coopérative (parution le 7 février 2020). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : Photographie origine inconnue / Éditions de La Coopérative.

Prochain billet le 12 février.

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Patrick Corneau