J’éprouve toujours une grande joie quand je ne comprends pas quelque chose et que, au contraire, quand je lis des choses que je comprends parfaitement, j’y renonce, déçu. Je n’aime pas les récits qui racontent des histoires compréhensibles. Parce que comprendre peut-être l’équivalent d’une clôture, d’une condamnation. Et ne pas comprendre, la surprise de la porte qui s’ouvre…
C’est ce que je ressens avec les films de David Lynch comme Inland Empire ou Mulholland Drive où, en effet, l’ »histoire » importe peu. En revanche, ces couloirs à demi plongés dans la pénombre, ces lampes de chevet qui ont l’air de nous regarder, cette sensation de crépuscule inhabituel, de fin du monde où baignent les images: cela est de la pure matière filmique. Je peux regarder cela sans ennui, céder à cet envoûtement de l’image « océanique » qui vous roule et vous emporte comme une déferlante. L’ennui viendrait plutôt si le réalisateur introduisait du récit, de la lisibilité. Ce qu’il a fait dans Lost Highway que l’on pourrait croire tiré d’un récit au suspense haletant à la Stephen King: la présence inquiétante de l’Autre terrifiant, caché quelque part dans la maison, la sourde menace de l’innommable… Bref, le suspense agace, épuise. Comme chez Hitchcock la solution de l’énigme viendra et nous l’oublierons aussitôt, alors à quoi bon? Je préfère l’errance indéchiffrable de Mulholland Drive, me perdre avec l’héroïne, personnage à l’identité fictive, incertaine – sans rien comprendre. L’hypnose apaise, elle ouvre des portes à l’intérieur de nous-même, arrache des images aux chambres fermées de la psyché. De vieux rêves avortés entrent en résonance avec le flux filmique, nous laissant dans un état de conscience flottant entre rêve et sommeil. Nous dormons le film sans rien rater de ce qui se passe à l’écran. Avec ce collapsus du temps qui laisse pantois quand les lumières se rallument. Sensation d’un temps mort pendant lequel nous avons traversé le miroir. Plaisir identique avec certaines musiques incantatoires: un solo de Coltrane ou un raga de musique indienne…

Illustration: photographie du film Inland Empire David Lynch

  1. totem says:

    Le « must » c’est qu’en la fin du récit filmique nous laisse imaginer plusieurs chutes possibles, laissant les indécis dans l’expectative et les imaginatifs dans une pure fiction.

  2. Eric says:

    Je suis bien content de trouver quelqu’un qui, comme moi, aime ne pas comprendre.
    Certains crient au scandale car Lynch lui-même ne comprend pas toujours ce qu’il fait, mais où est le probleme ?
    Ma tendre amie m’a indiqué ce blog, et je ne pourrais pas trouver de mots plus justes que votre billet.
    Si ce n’est peut-etre que, à l’instar du flux continu de la vie, on peut parfois rater certains épisodes et pourtant « sentir » la globalité.
    Tout comme un album de GAS ou Harold BUDD.

    Bien à vous,

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Patrick Corneau