Patrick Corneau

Patrick aime assezIl y a des fidélités qui rassurent. Celle de L’Atelier du roman, qui paraît depuis 1993 sous la houlette de Lakis Proguidis, en est une : quatre fois l’an, contre vents, marées et tables des nouveautés, la revue continue de tenir ce pari devenu presque incongru — penser l’art du roman comme un art, et le faire dialoguer avec les énigmes du monde.
Le numéro 125 qui a paru au mois de juin reprend une question laissée ouverte il y a un an : Pourquoi sommes-nous sans nouvelles ? Le sous-titre — Suite sans fin — dit assez que l’affaire n’est pas close. Le numéro 121 examinait les conditions extérieures qui privent la nouvelle de toute visibilité dans notre paysage littéraire ; celui-ci retourne le lorgnon et regarde la chose elle-même : son histoire, son esthétique, sa valeur d’art propre. Dix-sept contributions composent cette ouverture, et c’est un plaisir de voir des écrivains parler métier : Anne Serre sur « le point incandescent d’un drame », Reynald Lahanque sur László Krasznahorkai nouvelliste — on n’y aurait pas pensé, et l’on a tort —, Olivier Maillart osant la question que tout le monde se pose sans la formuler : Does size matter ? Le reste de la livraison confirme que la revue ne sépare jamais hier d’aujourd’hui : Massimo Rizzante relit la correspondance Calvino-Sciascia, Thierry Gillybœuf rend justice à Richard Jorif, ce merveilleux oublié ; du côté du présent, Laurent Mauvignier, Pia Petersen, Miki Liukkonen — et même une relecture d’Eyes Wide Shut, film prophétique s’il en est.
Faut-il s’occuper du sort de la nouvelle quand le monde s’écroule ? Lakis Proguidis répond dans son ouverture par une formule qui vaut programme : s’occuper des énigmes esthétiques, c’est s’occuper des énigmes du monde. 

Nul, dans cette livraison, ne le montre avec plus d’éclat que Trevor Cribben Merrill, dont la chronique « Le succès, la célébrité, mais à quel prix ? » mérite qu’on s’y arrête un peu longuement. Sa réflexion chemine, d’astérisque en astérisque, vers une question qu’elle finit par ne pas résoudre. À la relire d’un trait, on découvre qu’elle tient tout entière sur une clé de voûte, et que cette clé porte un nom : Faust. Merrill le dit lui-même au seuil de sa conclusion — il aurait voulu faire converger tous les fils de sa chronique, Faust, la politique, le roman — avant d’y renoncer. Saisissons le fil qu’il lâche.
Le point de départ est un roman de Knausgaard, L’École de la nuit, que Merrill aborde à reculons : il avoue ses préventions contre ce compatriote de Munch, dont les toiles angoissées sont aux antipodes des Sargent et des Eakins qu’il chérit — préférence qu’il faut retenir, on verra pourquoi. Or le roman se révèle une reprise de la légende de Faust. Kristian Hadeland, jeune photographe venu de Norvège à Londres, ivre de l’ambition de toucher à la grandeur, ne reculera devant rien pour devenir un artiste à succès ; et Hans, rencontré dans un bar, Méphistophélès dont la mine débile dissimule une intelligence proprement diabolique, l’y pousse. L’emblème de cette ambition, je ne l’oublierai pas de sitôt : après une humiliante séance de critique à son école, Kristian vole le cadavre d’un chat dans un hôpital vétérinaire, le fait bouillir, et entreprend de photographier le squelette.

Arrêtons-nous sur ce chat. Car cette image dit, mieux qu’un traité, ce que j’appelle le monde commenté. Pour faire une image — pour produire du commentable —, l’artiste met à mort le vivant, le dépouille, le réduit à son ossature. Le réel n’est plus ce qu’on habite : c’est ce qu’on annexe ; on le tue pour en extraire de la matière. Voilà le geste faustien à l’état chimiquement pur : non pas recevoir le monde, mais le posséder ; non pas le fréquenter en tu, mais le réduire à l’il — à l’objet, à l’image, au sujet de discussion.
Merrill enchaîne sur le roman de son ami Joshua Hren, où Stella porte à elle seule les fractures de l’Amérique : fille d’un père qui discute Spengler avec d’anciens de l’attaque du Capitole du 6 janvier, mère de l’enfant d’un militant de « Black Lives Matter ». Un pays qui n’habite plus aucun monde commun, où ne subsistent que des positions qui se commentent les unes les autres.
Puis vient l’aveu de Knausgaard. Min Kamp, qui a livré l’intime de ses proches, fut, dit-il, une entreprise « faustienne ». Le succès, la célébrité — mais à quel prix ? Et, derrière lui, Spengler, pour qui l’essence de la culture occidentale est faustienne : désir infini d’expansion, ambition intellectuelle inassouvie. C’est ici que tout bascule, pour qui me suit depuis quelque temps. Car cette formule — désir infini d’expansion — est la définition la plus exacte que je connaisse du monde commenté. La volonté de tout commenter, de ne rien laisser hors du filet du discours, est la forme contemporaine de l’expansion faustienne. Annexer le monde par le commentaire, c’est le geste de Faust transposé du laboratoire à la conversation : posséder le tout par le verbe, faute de pouvoir l’habiter.
Alors seulement Merrill en vient à ce qui m’avait d’abord requis : les podcasts. Sa maison d’édition le presse de s’y multiplier afin de vendre des livres. Il n’a rien contre eux, mais il diagnostique une inversion subtile. Le livre n’est plus le but du bruit médiatique qui l’entoure : il en est devenu le prétexte. On croit aller au micro pour vendre son roman ; en vérité on a écrit un roman pour gagner le droit d’aller au micro. L’auteur, à son insu, cesse d’être lu pour devenir un objet de discussion — dont le public s’occupe, il est vrai, plus volontiers que du bouquin. Ce n’est pas là un sujet neuf : c’est le pacte faustien décliné à l’échelle de l’édition. L’auteur cède son œuvre — la laisse devenir l’alibi de sa présence — contre un peu de célébrité. Kristian, Knausgaard, l’invité de podcast : trois degrés d’un même marché.

Merrill pousse l’analogie jusqu’au publier ou périr universitaire. La monographie sur la méconnaissance du désir mimétique chez George Eliot — clin d’œil girardien qu’on savoure — personne ne la lit ; elle est le passeport vers le pays bienheureux de la sécurité de l’emploi avec une chaire universitaire. De même, publier un livre donne le droit d’aller sur un podcast. Et c’est ici qu’il faut s’arrêter, car le vertige est entier : non seulement le commentaire a remplacé l’œuvre, mais le commentaire lui-même n’est pas lu. Ni le roman ni la monographie ne trouvent de lecteur. Ne circule plus que la position acquise — le tampon, le droit d’entrée. Commento, ergo sum à l’état pur : non plus même la substance du commentaire, mais le seul fait d’avoir commenté. L’acte, vidé de son contenu.
Merrill désigne alors celui qui incarnerait, mieux que tout, cette dévaluation de la chose imprimée, du verbe — l’intelligence artificielle —, pour s’interrompre net : Ici je m’arrête. Au bord de l’abîme qu’il vient de nommer, le moraliste pose la plume. Il avoue qu’il voulait faire converger ses fils, mais qu’il y renonce, parce qu’il n’y retrouverait que les critiques humanistes que nous connaîtrions tous par cœur. Refus de la strette, refus de parachever la fugue : sprezzatura exemplaire. Le commentateur qui se refuse à compléter son commentaire dément, par ce seul geste, le monde qu’il décrit. L’intelligence artificielle, elle, n’aurait pas su s’arrêter : car elle est l’expansion faustienne faite machine, le commentaire enfin sans limite ni fatigue, le cancer d’un logos qui a perdu sa Parole. S’arrêter, déjà, c’est refuser le pacte.
Et la sortie qu’il se ménage est une grâce. L’oralité — mais l’autre. Le texte s’était ouvert sur l’auditeur de podcast, qui préfère le bruit au livre ; il se ferme sur Merrill lui-même, prisonnier des embouteillages de Los Angeles, glissant son iPhone dans le porte-gobelet pour écouter Du côté de chez Swann, lu par l’acteur anglais Neville Jason. C’est un régal, dit-il. Deux oralités exactement inverses. La première annexe le livre et le dissout dans son prétexte : faustienne jusqu’au bout. La seconde ne possède rien — elle reçoit. Une voix d’homme, en pur don, fait reparaître les boulevards de Swann, Tortoni, le Café Anglais, dans l’habitacle climatisé d’une berline californienne : le lointain rendu présent, une compresenza. C’est le seul geste anti-faustien de toute la chronique : non plus arracher au monde une image, mais accueillir une parole qu’on n’a pas produite. Presque une aggiunta — ce léger surcroît que rien n’exigeait.

Qu’on ne s’y trompe pourtant : ce régal ne sauve rien autour de lui. La voix de Proust glisse sur le cocon climatisé, sur les palmiers, sur les campements des sans-abri, sur les voitures électriques rutilantes garées devant les tours de bureaux, sous le soleil immaculé de Californie. Une grâce qui n’abolit pas la décadence où elle a lieu. L’homme réhabite le monde le temps d’un trajet — à la deuxième personne — tandis que le monde, dehors, continue de défiler comme un écran. C’est, mise en scène à son insu, la disperata speranza : l’espérance maintenue là, précisément, où il n’y a plus de raison d’espérer.
L’image qui clôt la chronique est un chef-d’œuvre de litote. D’un côté, Swann hagard, lancé sur les boulevards à la poursuite d’Odette, le Café Anglais, Tortoni ; de l’autre, dehors, la Californie parfaite et ses misères, côte à côte sous le même soleil. Merrill ne commente pas le contraste. Il le pose, et il signe : T. C. M. Voilà l’art de la chronique qui fait du bien sans rien concéder : montrer le pacte faustien jusque dans nos micros et nos amphithéâtres, puis, par la bande, sans une once de morale, la seule manière dont le verbe peut encore, par instants, se relever. Non par l’expansion : par la voix. Non en annexant : en recevant. Celui qui préférait, aux angoisses de Munch, la chaleur habitée d’un Sargent ne pouvait, au fond, finir ailleurs.

Reste une dernière ironie, dont je suis cette fois le sujet. Ce texte qui désigne l’intelligence artificielle comme le comble de la dévaluation du verbe, je l’ai soumis, par curiosité, par défi — pour en éprouver l’écho — à l’une de ces machines. Elle en a parfaitement épousé le mouvement ; elle sait commenter, mieux que personne, le constat de sa propre victoire. J’avais cru la prendre en défaut : elle m’a reconnu.
Car Merrill s’est arrêté, et moi non. J’ai ramassé le fil qu’il lâchait, noué ses astérisques, achevé sa fugue : la strette dont il ne voulait pas, je viens de l’écrire. Il aura suffi de quelques pages pour que son refus de commenter devienne à son tour un commentaire — le voilà expliqué, situé, versé au dossier. C’était la seule chose que sa sprezzatura demandait qu’on ne fît pas.
Une chose pourtant échappe : la voix de Neville Jason dans un porte-gobelet, un homme immobile à qui le Paris de Swann est rendu pour rien. Ce régal-là ne se commente pas : il se reçoit. La nouvelle non plus — et voilà sans doute pourquoi nous sommes sans nouvelles. Quant à moi, je n’ai pas su m’arrêter. Il fallait bien que quelqu’un fît le travail de la machine.

L’Atelier du roman, « Pourquoi sommes-nous sans nouvelles ?Suite sans fin », n° 125, éditions Buchet-Chastel, juin 2026 (22€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (dans le médaillon) montage photographique ©LeLorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Buchet-Chastel.

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