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Jean-Pierre Georges : un moraliste sans pointe

Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !La mutation décisive que Jean-Pierre Georges fait subir au fragment français — celui de La Rochefoucauld, Joubert, Chamfort, jusqu’à Cioran — tient en ceci : il en a retiré la pointe. La maxime classique se referme sur un clac démonstratif, l’aphorisme cioranien sur un éclat noir. Chez Jean-Pierre Georges, le fragment se conclut presque toujours par une déflation calculée : un Hélas…, un bien sûr, une parenthèse qui désamorce : (au moins d’Italie), (sans citer personne), (vent favorable je le concède). La pointe est remplacée par un fading. « Rien n’est sérieux, tout est triste » ressemble à du Cioran mais en refuse la jouissance noire ; ça s’éteint au lieu de claquer. Un fondu au noir. Le moraliste classique cherchait à prouver quelque chose par sa concision ; Jean-Pierre Georges note pour ne pas démontrer. C’est une autre économie du bref.

Le moi-dialogue

Singularité formelle qu’on remarque rarement : la fréquence du fragment-dialogue, ces deux ou trois répliques où le « je » se scinde en interlocuteurs improvisés. L’auteur s’avise qu’une phrase n’était pas là un instant plus tôt ; le double lui rétorque qu’il vient à l’instant de l’écrire ; on se quitte sur un haussement d’épaules. Ou bien le mot-croisé intérieur : 
— Bref répit entre deux pensums, en cinq lettres ? 
— Ennui. 

Beckett affleure — la voix qui se parle dans le noir — mais ramenée à une mesure de chambre. Ce n’est ni le journal ni l’aphorisme : c’est un théâtre d’une seule voix qui se dédouble — choralité du solitaire. La forme dit la chose : l’isolement n’est pas plénitude, mais conversation maintenue avec soi.
– Vous attendez une visite ?
– Oui, une phrase.

Une chronique du contemporain, sans satire

Là où tant d’écrivains de cette génération se croient tenus de dénoncer le smartphone, l’IA, le #MeToo, la vulgarité ambiante, Georges ne dénonce pas — il consigne : le “Service Google Play s’est arrêté, ça tombe sur moi.” Les petites vilénies ou agacements qui s’abattent sur la journée, la foule chez Leclerc à l’heure creuse, le SMICTOM et ses poubelles colorées, la dame de Chinon qui fume-conduit-téléphone, le papy en contention sur son mobile, l’IA repérée à ce qu’elle ne commence aucune phrase par « En fait… » : tout cela entre dans la page sans pose vieux-réactionnaire, sans nostalgie de feu-de-camp. Le ton reste plat, attentif, presque entomologique. C’est ce qui le distingue à la fois du moraliste nostalgique (qui pleure le monde d’hier) et du moraliste indigné (qui fulmine contre celui d’aujourd’hui) : Jean-Pierre Georges est un moraliste de plain-pied, qui prend la photographie là où il se trouve. La modernité entre dans la phrase comme la lumière dans une pièce — sans qu’on tire les rideaux ni qu’on les ouvre en grand.

Une géographie morale

J’avais relevé le tuffeau ; on peut ajouter la route de Seuilly, la Guinguette Rabelaisienne, le 51×15 sur vent favorable (l’auteur est un cycliste heureux), le petit autorail bleu qui longe le jardin. Choisir Chinon — patrie rabelaisienne, table de l’excès — pour y exercer une discipline de la contraction, c’est une décision ironique souverainement tenue. Jean-Pierre Georges habite la Touraine de Gargantua en y pratiquant l’hésychia. Précisons le terme : non pas la paix monastique, mais le calme après décapage. Une quiétude maigre, sans auréole, conquise sur les vanités littéraires, les illusions de grandeur, les bavardages du moi. Jean-Pierre Georges ne rend pas le monde plus vaste ; il le rend plus nu. Et dans cette nudité même, plus habitable — pour reprendre un mot que la mode a usé. Cela le situe dans une lignée discrète et précieuse — Larbaud à Valbois, Vialatte à Ambert, Joubert à Villeneuve-sur-Yonne — celle des écrivains qui ont choisi le retrait sans en faire un manifeste, préférant la chronique d’un canton à toute position centrale. Le sous-préfectoral, chez lui, n’est pas un par-défaut : c’est une assise (cela nous repose du nombrilisme parisien).

Le « je » dépeuplé

Ce que j’avais nommé « intime impersonnel » dans une précédente chronique trouve peut-être ici sa clé. Le « je » de Jean-Pierre Georges est saturé d’autobiographie — impasse Paul Huet, la chatte de quinze ans (relations compliquées), le père signant le pain de la pointe de son couteau, la mère née en 1922 — et pourtant ne se constitue jamais en personnage. Il reste flottant, théâtral, glissant parfois grammaticalement vers le « tu » ou le « vous ». C’est un « je » qui ne capitalise pas — aucune figure d’écrivain en gestation, aucun mythe personnel à entretenir, aucune statue à dorer. D’où l’absence d’études « georgistes » : il n’y a pas de prise, parce qu’il n’y a pas de monument à étudier (le commentaire en soi est presque attentatoire). Le « je » a été soigneusement vidé de son potentiel statuaire — et c’est précisément ce vide qui le rend habitable au lecteur. La parenté secrète serait du côté de Walser, de Bartleby, de Bazlen : les écrivains qui ont fait de la soustraction leur opération même.

L’humour rentré

Il faut s’arrêter sur l’humour georgien : non le grand éclat rabelaisien — pourtant attendu sur ce sol — mais le léger étirement à la commissure des lèvres. Absurde géographique brandi contre le sérieux du jour : « Voyons, quel temps fait-il sur Wallis et Futuna ? » Calembour potache, presque cour de récréation : « L’heure de la mort à son nez », où le tintement glisse par homophonie sur le nez du condamné. Inversion qui mord sa propre queue : « Faire quelque chose me semble bien la dernière chose à faire. » La phrase se conclut elle-même, sans plus avoir besoin de personne. Ajoutons la rature qui devient gag — le crâne de Paul Valéry « dérobé au cimetière marin local », où la biffure fait toute la blague. Parfois, un mortel minimalisme : « Perpétrer la vie. », « Le dit vain. ».
C’est un humour qui ne fait pas rire — qui fait sourire, et encore, à peine, ce demi-sourire que la mélancolie autorise sans le retirer. Famille discrète : Vialatte, Satie, Allais. L’humour est ici un mode poli du désespoir — la forme civilisée d’une lucidité qui ne veut blesser ni les autres ni elle-même. « Ce matin, j’ai aidé un chien aveugle à traverser la rue. »

Cependant

Resterait à dire un mot du titre. Cependant — cette conjonction qui n’avance qu’à reculons, qui concède sans renoncer, qui maintient deux propositions en équilibre instable. Tout Jean-Pierre Georges est dans cette grammaire de la concession : je vis quand même, j’écris malgré, je tiens en dépit de. Ni protestation ni acquiescement ; un consentement ironique à durer. La grande vertu de cette œuvre est d’avoir trouvé sa conjonction et de s’y tenir depuis trente ans, ne glissant ni vers la plainte, ni vers la sagesse édifiante, ni vers le silence. Le cependant est devenu sa demeure — et la nôtre, le temps d’une lecture. Signalons par ailleurs que Jean-Pierre Georges est un chasseur-cueilleur de citations hors-pair (Valéry, Léopardi, Haldas, Scutenaire, Calaferte…) – ouvrez vos carnets !
Alors sans hésitations ni tergiversations, résolument et définitivement : Cependant de Jean-Pierre Georges !

Cependant de Jean-Pierre Georges, Collection Doute B.A.T., éditions Tarabuste, 2026 (15€).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️Lelorgnonmélancolique – éditions Tarabuste.

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Patrick Corneau