Patrick Corneau

Deux livres italiens des éditions Conférence viennent de paraître en librairie, et leur rapprochement n’a rien d’arbitraire. À première vue, tout semble les séparer : d’un côté, Piero Bargellini, méditant sur les monuments, les formes urbaines, la lente éloquence des pierres ; de l’autre, Giuseppe Prezzolini, jetant sur l’Italie, l’histoire et la politique le regard acéré d’un vieil esprit à contre-courant. Pourtant, ces deux livres se rejoignent par un point essentiel : ils nous parlent de civilisation. Non pas de la civilisation comme slogan, arme politique, abstraction ou sujet de talk-show culturel, mais comme forme vécue, déposée dans les pierres, les mœurs, les fidélités, les jugements, les héritages. Tous deux rappellent, chacun selon son génie propre, qu’une société ne vit pas seulement d’idées neuves, mais aussi de mémoire, de style et de continuité. C’est ce qui rend leur publication française particulièrement bienvenue.  

Patrick aime assezVisages de pierre de Piero Bargellini paraît donc dans la traduction française de Christophe Carraud, qui en signe également la préface. La redécouverte de ce livre, paru d’abord à Florence en 1943 sous le titre Volti di pietra, est précieuse. Bargellini n’y propose pas un simple ouvrage sur l’architecture, ni même une promenade savante parmi les monuments. Il y cherche quelque chose de plus rare : une familiarité avec les formes, une confidence avec les pierres, une manière de comprendre ce que les villes disent d’un peuple lorsqu’on consent à les regarder autrement que comme des décors. Chez lui, les monuments ne sont jamais inertes. Ils gardent la mémoire religieuse, civile, politique d’une civilisation ; ils en portent la trace visible, la densité accumulée, la part de silence aussi.  

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’alliance d’une culture très sûre et d’un constant souci de clarté. Bargellini n’écrit pas pour les spécialistes ; ou plutôt, il écrit comme si l’essentiel devait pouvoir être partagé au-delà d’eux. Son livre avance par évocations successives, à la fois descriptives et symboliques. Il ne s’agit pas seulement de commenter des styles ou de classer des périodes, mais de suivre, à travers les monuments, la succession des temps et ce qui pourtant demeure sous les variations historiques. Les formes changent, mais elles ont toujours à négocier avec ce qui excède l’homme et l’oblige : les dieux, la nature, la justice, la vie collective, les lieux mêmes où une communauté cherche à prendre forme. C’est en cela que Visages de pierre dépasse de beaucoup le livre d’art au sens étroit : il touche à une anthropologie spirituelle de la cité.  

Et puis il y a, dans ce livre, une leçon très actuelle. À l’heure où le patrimoine est souvent réduit soit au tourisme, soit à l’inventaire culturel, Bargellini rappelle que les monuments sont des présences avant d’être des objets. Ils ne décorent pas la ville : ils lui donnent un visage. C’est peut-être cela, au fond, que son livre nous réapprend : voir dans la pierre autre chose qu’une matière inerte, y reconnaître une mémoire, une exigence, une fidélité. Le chapitre « Le triomphe du Fils de l’homme ou de la Basilique chrétienne » est d’une rare beauté : l’identité chrétienne de l’Europe induite par le volte-face constantinien est lumineusement exposée. Que Bargellini ait été aussi cet homme de Florence qui, devenu maire en 1966, affronta l’épreuve de l’inondation avec un courage exemplaire, n’est pas indifférent. On sent dans son livre la même autorité morale, la même fidélité à une civilisation vécue de l’intérieur, la même chaleur humaine. Visages de pierre parlera donc à tous ceux qui pressentent que les villes ont une âme et que leurs murs, leurs colonnes, leurs façades ne sont pas des ornements, mais des formes déposées de la vie commune.  

Patrick aime beaucoup !Le Manifeste des conservateurs de Giuseppe Prezzolini, traduit par Esther et Christophe Carraud, avec une préface de ce dernier et une postface de Jean-Claude Thiriet, semble appartenir à un tout autre univers. Pourtant lui aussi interroge ce qui tient une civilisation debout. Il faut seulement se garder, ici, des contresens trop rapides. Le conservatisme de Prezzolini n’a rien d’un conformisme tranquille. Il ne relève ni de la pose partisane ni de la nostalgie d’ameublement. Il procède d’une longue expérience, d’une méfiance envers les emballements idéologiques, d’une irritation devant les simplifications flatteuses. Comme Christophe Carraud le rappelle, Prezzolini fut souvent perçu comme une voix à contre-courant, un esprit inclassable, provocateur, peu disposé à se laisser enfermer dans les catégories commodes. Fondateur de La Voce, figure décisive de la vie intellectuelle italienne du XXe siècle, il appartient à cette famille d’écrivains qui dérangent moins par goût du scandale que par refus des paresses mentales.  

Le livre prend un poids singulier du fait même qu’il est écrit par un homme de quatre-vingt-dix ans. Prezzolini y jette un regard rétrospectif sur sa vie, sur l’Italie, sur près d’un siècle d’histoire traversée de convulsions, d’illusions, de ruines et de reconstructions. Son conservatisme n’y apparaît donc pas comme une doctrine close, mais comme le résultat d’une longue leçon du temps. Ce qui rend le volume vivant, c’est qu’il mêle l’affirmation théorique, l’humour cinglant, le souvenir personnel et le jugement historique. On y retrouve cette vivacité sèche, cette liberté d’allure, cette netteté de coupe qui font de Prezzolini non un professeur de doctrine, mais un moraliste politique, un homme revenu de beaucoup d’illusions et décidé à ne flatter ni son camp ni son époque.  

L’un des intérêts majeurs du livre tient aussi à l’analyse du fascisme qu’il propose. Prezzolini entend en faire un « nécrologe honnête », dégagé de tout biais rétrospectif. Le point importe, car il montre que son conservatisme ne consiste pas à sanctifier le passé ni à absoudre les compromissions de l’histoire italienne. Il cherche plutôt à rendre possible un jugement lucide, affranchi autant des complaisances que des caricatures. Cette volonté de précision, dans un temps où certains mots servent surtout de projectiles moraux, conserve une valeur évidente. Elle oblige à penser là où l’on préfère souvent dénoncer ou s’indigner à peu de frais. Je recommande très vivement au futur lecteur de s’attarder sur le cinquième chapitre : « Cinquante trois principes de la pensée conservatrice » – ils trouveront là la plus drastique et coupante image en creux de nos démocraties et de leurs errements, si facilement et approximativement pointés aujourd’hui (et, bien sûr, on aimerait que le personnel politique – tous bords confondus – en fasse une édificatrice lecture, sachant que certaines assertions [§44] feront probablement dresser les cheveux sur la tête…). Certaines remarques acerbes sur l’engagement m’ont rappelé le Jean Grenier de l’Essai sur l’esprit d’orthodoxie (1938).
Il faut d’ailleurs replacer ce livre dans la trajectoire même de Prezzolini : autodidacte, proche de Papini, fondateur et animateur de revues (Leonardo, La Voce), admirateur de Mussolini avant de se détacher des méthodes fascistes, exilé aux États-Unis pendant de longues décennies, il fut l’un de ces intellectuels qu’on situe mal parce qu’ils ne se laissent pas immobiliser dans une case (lui-même se rangeait dans la catégorie des « difficiles à classer », ou « indifférents », ou « préfascistes »). Cette difficulté même à le classer, comme le souligne Augusto Del Noce dans un texte traduit à la fin de l’ouvrage, fait une grande part de son intérêt.
J’aime beaucoup la sagacité de l’adresse faite au lecteur dans l’Envoi : « Le narrateur n’a pas dit que tu devais répéter son itinéraire. Mais il se peut qu’à l’avenir tu te rappelles parfois t’être trouvé à ses côtés sans t’en être aperçu. À présent tu le sauras. » C’est tout Prezzolini qui n’est pas seulement le « conservateur sourcilleux, voire bougon » que l’on pourrait croire.

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La publication conjointe de ces deux volumes n’en apparaît que plus heureuse. Bargellini et Prezzolini n’écrivent ni dans le même registre, ni dans le même ton, ni sur le même objet apparent. Mais tous deux refusent la déperdition moderne de l’attention dans la narcose du divertissement. L’un nous apprend à lire dans la pierre la mémoire d’une cité ; l’autre nous rappelle que la vie politique et historique ne se comprend qu’à partir d’une expérience longue, rétive aux engouements et aux mythologies commodes. L’un rend aux formes leur densité humaine ; l’autre aux idées leur poids de réel. Deux manières, au fond, de résister à l’aplatissement contemporain : par le regard, chez Bargellini ; par le jugement, chez Prezzolini. À l’heure où l’on confond si volontiers culture et animation, patrimoine et tourisme, pensée et réflexe de camp ou de parti, ces deux livres ont au moins cette vertu peu mondaine : ils obligent encore à lever les yeux et à se servir de son esprit hors des modes fixées par l’industrie et la bureaucratie culturelle ou des passions idéologiques (y compris le “laïcisme bigot” comme dit très bien C. Carraud). Ce qui, par les temps qui courent, tient presque de l’insolence.

Visages de pierre de Piero Bargellini, traduit de l’italien par Christophe Carraud, Collection Lettres d’Italie, éditions Conférence, 2026 (23€).
Manifeste des conservateurs de Giuseppe Prezzolini, traduit de l’italien par Esther et Christophe Carraud, postface de Jean-Claude Thiriet, Collection Lettres d’Italie, éditions Conférence, 2026 (23€). LRSP (livres reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographies de Piero Bargellini et Giuseppe Prezzolini, origine internet – dans le billet : éditions Conférence.

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Patrick Corneau