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Le miroir aux alouettes numériques (I)

Patrick Corneau

Petit traité des vanités connectées

En ce 1ᵉʳ avril — jour où la tradition autorise le mensonge et où la nature, en vertu d’un hasard augural, m’a autorisé à naître, ce qui est peut-être le même genre de farce —, je commence la publication d’un petit triptyque sur le narcissisme numérique. Trois livraisons à venir, comme trois poissons accrochés dans le dos de l’époque : elle ne les sent pas, mais tout le monde les voit.

On m’objectera qu’il faut un certain culot pour publier, sur un réseau social, une satire du narcissisme qui s’y déploie — et le faire le jour de son propre anniversaire, c’est-à-dire le seul jour de l’année où Facebook vous supplie d’exister. J’en conviens. Mais le moraliste a toujours eu ce privilège : il peint les travers qu’il partage. La Bruyère fréquentait les salons qu’il moquait. La Rochefoucauld était aussi vaniteux que ses maximes le dénonçaient. Et moi, je souffle mes bougies sur la même scène que celle dont je prétends tirer le rideau.
Prenez donc ce qui suit pour ce que c’est : un poisson d’avril qui a le mauvais goût de dire la vérité.
On dira aussi — non sans raison — que tout partage de soi n’est pas vanité, et qu’il subsiste sur ces réseaux des gestes simples, amicaux, parfois innocents, où il entre encore du lien, de la mémoire, de la joie. Sans doute. Mais ces machines ont ceci de particulier qu’elles aspirent presque tout, même la sincérité, vers sa représentation, et le lien lui-même vers sa mise en scène. C’est de cette pente qu’il sera question ici.

Galerie des types

Il fut un temps où le narcissisme exigeait un minimum de talent. Néron incendiait Rome pour se donner un décor à la hauteur de ses alexandrins. Chateaubriand traversait l’Atlantique pour avoir quelque chose à raconter. Le narcissique d’aujourd’hui n’a besoin que d’un téléphone et d’un bras suffisamment long pour le selfie.
On objectera que l’amour de soi est vieux comme le monde. C’est vrai. Mais le monde, lui, n’était pas obligé de regarder. Désormais il l’est. Qui ne « like » pas consent à sa propre invisibilité — et c’est le dernier péché, l’intolérable provocation que notre époque ne pardonne pas.

Observons le photographe de ses propres repas. Avant lui, il y eut le gastronome, qui mangeait, et le critique, qui écrivait. Notre homme ne fait ni l’un ni l’autre : il documente. Son assiette de burrata est un événement, sa focaccia un manifeste, son café latte art une nature morte dont il est le commanditaire. Il ne mange pas, à vrai dire. Il publie. La nourriture est le prétexte ; la vraie faim est ailleurs.

Le donneur de leçons matinal mérite une attention particulière. Chaque jour, avant même que le monde ait eu le temps de faillir, il a déjà publié sa sentence. C’est un aphorisme, généralement, sur fond de brume dorée ou de chemin forestier — comme si Marc Aurèle avait eu un compte Instagram. « Sois la meilleure version de toi-même » : phrase qui ne veut rien dire mais que personne n’ose contester, de peur de passer pour la pire version de soi-même. On notera que ces maximes sont toujours attribuées à des auteurs morts, lesquels ne sont plus en mesure de protester. Après Nietzsche, Bouddha, à cet égard, est le plus pillé des philosophes — et sans doute celui qui y aurait le plus vigoureusement renoncé.

Il y a ensuite le narcissique funèbre, espèce redoutable. Quelqu’un meurt, et le voici qui apparaît. Non pour pleurer le mort, mais pour se souvenir de lui-même auprès du mort. « Je me rappelle ce jour où nous avions ri ensemble… » Ce qui suit est invariablement un récit où le défunt joue les utilités dans un film dont l’endeuillé est la vedette. Le mort, s’il pouvait lire son propre hommage, constaterait avec stupeur qu’il n’y était que figurant.

Le voyageur connecté présente un cas clinique fascinant. Il se rend à Kyoto pour photographier un temple qu’il ne verra qu’à travers son écran, à Venise pour se filmer devant un canal qu’il n’a pas regardé, à New York pour documenter sa propre présence à New York. Ce n’est pas un voyageur : c’est une preuve ambulante. La question n’est plus : « Ai-je vu Florence ? » mais : « Florence m’a-t-elle vu ? » — et la réponse est dans le compteur de vues.

Mention spéciale au narcissique humanitaire, figure la plus achevée du genre. Il a mis un badge aux couleurs de l’Ukraine sur sa photo de profil, puis du Liban, puis de la Palestine ou d’Israël — ou dans l’ordre inverse, selon ses fréquentations. Il ne sait pas toujours placer ces pays sur une carte, mais il sait placer sa compassion dans son flux. C’est un cœur qui saigne en haute définition. On admirera la précision chirurgicale avec laquelle il calcule le moment exact où une cause devient suffisamment consensuelle pour être épousée sans risque. La veille, il n’en savait rien ; le lendemain, il en sera l’avocat indigné. Qu’on ne se méprenne pas : ce n’est pas ici la compassion qui est en cause, mais son affichage réflexe ; non le souci réel d’autrui, mais la promptitude à convertir toute cause en accessoire moral de son propre portrait. Condamner la guerre ne fait gagner aucune bataille — mais, comme on dit, « ça ne mange pas de pain ! ».

Plus subtil encore : le spontané professionnel. Celui-ci a compris que la pose lasse, et que le nouveau luxe est de paraître « vrai ». Il publie donc des photos « sans filtre », brut de décoffrage — soigneusement sélectionnées parmi quarante essais. Il avoue ses fragilités dans une prose si ciselée qu’on y sent le brouillon. Il se montre « au naturel », c’est-à-dire dans un naturel de théâtre, avec la lumière rasante d’un matin qu’il a attendu vingt minutes. La Rochefoucauld n’a jamais écrit de maxime plus cruelle que ce spectacle : la sincérité est devenue le dernier masque, et le plus efficace, parce que personne n’ose soupçonner quelqu’un qui prétend se mettre à nu.

Il faudrait faire une place à l’allumée, figure de plus en plus répandue, surtout dans les zones tièdes du réseau où l’ego aime à se parfumer d’encens. Elle n’est pas folle : elle est fonctionnelle. Elle ne délire pas : elle se protège. Elle a remplacé le réel par un vocabulaire. Là où il y aurait conflit, elle parle d’« énergie » ; là où il y aurait échec, d’« alignement » ; là où il faudrait penser, de « vibration ». Le monde peut brûler, elle évoquera une « renaissance ». Elle ne vit plus, elle se positionne. Son malheur, ses ruptures, ses caprices, ses lubies : tout lui revient transfiguré en « chemin », en « guérison », en « travail sur soi ». Ce n’est pas qu’elle ment ; c’est qu’elle se raconte avec une telle ferveur qu’elle finit par habiter son propre brouillard. Les réseaux sociaux lui tiennent lieu à la fois de cathédrale, de confessionnal et de vitrine. Elle s’y montre en posture d’éveil, bras ouverts, regard levé, persuadée d’inspirer quand elle ne fait souvent qu’exhaler ce mélange d’emphase thérapeutique, de narcissisme blessé et de commerce de soi où notre époque reconnaît volontiers la profondeur. Elle ne cherche pas la vérité : elle cherche un lexique assez doux pour ne jamais se cogner au réel. 

Le lecteur qui ne lit pas peuple les réseaux comme le lierre couvre les ruines. Il partage des articles qu’il n’a pas lus, commente des livres dont il connaît la quatrième de couverture, cite des penseurs dont il n’a fréquenté que les citations — elles-mêmes apocryphes la moitié du temps. Il ne cherche pas à comprendre mais à paraître comprendre, ce qui est infiniment plus simple et ne requiert qu’un bouton. C’est un Bouvard sans Pécuchet, un encyclopédiste du pouce, un érudit par procuration, une mouche du coche de la culture. Tous les mercredis soirs, il lèche la vitrine de La Grande Librairie. Flaubert aurait adoré le détester.
Il a pour frère le regardeur qui ne regarde pas : il arpente les musées pour photographier des œuvres qu’il n’apercevra que par l’étroit écran de son smartphone – il postera principalement pour témoigner : « j’y étais ! », « je l’ai fait ! ».

Mais aucun de ces portraits ne touche à l’essentiel sans celui du vivant sous condition. Celui-ci ne vit plus une expérience sans penser simultanément à sa mise en ligne. Le dîner aux chandelles n’existe qu’une fois photographié ; le coucher de soleil ne s’achève qu’une fois « posté » ; l’émotion elle-même reste en suspens tant qu’elle n’a pas reçu sa ration de cœurs. Ce n’est plus seulement que le paraître précède l’être ; c’est que l’être lui-même, faute d’avoir été vu, partagé, confirmé, en vient à douter de sa propre consistance. Ce n’est plus l’expérience qui cherche son expression ; c’est l’expression qui finit par conditionner l’expérience. Descartes disait : « Je pense, donc je suis. » Le vivant sous condition murmure : « On m’a vu, donc c’est arrivé. » On mesure le chemin parcouru.

Et puis il y a la figure centrale, celle qui contient toutes les autres : le commentateur. Il commente le temps qu’il fait, les guerres qu’il ne mène pas, les livres qu’il n’écrit pas, les vies qu’il ne vit pas. Il a un avis sur tout, ce qui est la définition exacte de n’avoir d’avis sur rien. Son opinion est un réflexe, sa parole un tic, son indignation un spasme ; bref, il commente comme on respire, c’est-à-dire sans y penser. La Bruyère, qui connaissait la chose sous sa forme de salon, l’avait résumée d’avance : « C’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. » Les réseaux sociaux n’ont rien inventé ; ils ont simplement fourni un mégaphone à ce qui, jadis, se contenait dans le brouhaha d’un café de province.

Reste une dernière figure, la plus nue, celle dont toutes les autres ne sont que les déguisements : celui qui ne peut pas disparaître. Il ne poste pas par plaisir, ni par vanité, ni même par habitude : il poste parce que s’arrêter serait mourir un peu. Recycler un ancien contenu, relancer un débat éteint, se rappeler au souvenir d’inconnus — tout plutôt que le silence. Sa terreur n’est pas de se tromper, d’être contredit, ni d’être moqué. Il subira même l’opprobre si elle le fait exister encore un instant. Car sa vraie terreur est de ne plus compter. Il y a quelque chose de pascalien dans cette fébrilité : c’est le divertissement réduit à son geste le plus pur — non plus fuir l’ennui, mais fuir le néant. Le malheur de cet agité, comme l’homme de Pascal, est de ne pouvoir rester en repos dans sa chambre ; mais sa chambre, désormais, est partout.

Le plus étrange n’est pas que tout cela existe — la vanité est une passion inébranlable, elle survit à toutes les civilisations. Le plus étrange est que personne ne s’en aperçoit, ou fasse semblant de ne pas s’en apercevoir. Chacun reconnaît le narcissique chez son voisin avec une lucidité implacable, et ne se reconnaît jamais dans le portrait, aussi rageur soit-il — votre serviteur moins que personne. C’est que le miroir numérique possède une propriété magique que le miroir de verre n’avait pas : il ne renvoie que l’image que l’on souhaite voir. Ovide avait prévu le mythe ; il n’avait pas prévu le filtre.
Tel est le tableau d’ensemble. Mais chaque réseau sécrète ses propres vanités, comme chaque terroir son cépage. Celui de Facebook mérite un examen particulier — car c’est là que le narcissisme se rend le plus aimable, donc le plus invisible. Ce sera l’objet d’une chronique à venir.

(à suivre)

Illustrations : (en médaillon) la Castafiore ©️Hergé.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    Le narcissique XXL est à mon sens celui qui nous montre quotidiennement sa binette à la télé , ou sa voix à la radio, pour nous expliquer comment marche le monde, ce qu’il faut en penser, et ce qu’il va se passer, qui distribue les bons ou les mauvais points.
    Et je suis tombé dans le piège. J’écoute toujours France Culture ou France tv pour savoir ce que je dois penser d’une œuvre, si je peux ou ne peux pas aimer, et quel personnage public je dois exécrer ou encenser.
    Toutefois il me reste un espace de liberté. Personne ne parle de votre blog dans les médias. Aussi je dois me faire un avis par moi-même. Ce qui est quand même angoissant.
    Et bon anniversaire.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Serge, vous croquez en effet une figure très reconnaissable : ce narcissique XXL que la machine médiatique charge chaque jour d’expliquer le monde et nous souffler, au passage, ce qu’il convient d’aimer ou d’exécrer.
      Votre aveu de “chute dans le piège” est drôle, mais il est surtout juste : nous sommes nombreux à céder à ce confort qui consiste à déléguer un peu son jugement. Le prêt-à-penser a, il est vrai, quelque chose de reposant, même lorsqu’il finit par nous étouffer.
      Je prends donc comme un vrai compliment ce que vous dites de mon blog : cet espace où, faute de consignes médiatiques, il faut bien se risquer à penser et sentir par soi-même. C’est un peu angoissant, certes, mais c’est encore la meilleure des libertés.
      Merci pour votre lecture fidèle, votre humour, et vos vœux d’anniversaire.
      Bien amicalement,
      PC

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