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Moeurs des gensdelettres (suite de la suite)

buschinger2.1221754315.jpg« Le monde va si mal que les abrutis n’ont pas l’air con. »

Si vous voulez savoir ce qui justifie cette affirmation péremptoire, lisez le délicieux Marin De Viry dans la Revue des Deux Mondes de septembre avec les bonnes feuilles du livre qu’il publie en octobre : le Matin des abrutis* aux éditions Lattès.

Je ne résiste pas à en extraire ce passage décrivant le grand petit monde de l’édition germanopratine:

(…) À partir de là, tout s’enchaîne de façon presque fluide. Je retrouve mes jambes et je leur demande de courir chez mon éditeur. Qui bizarrement me reçoit, accompagné de la directrice de collection sélectionnée pour sa correspondance avec mon profil de publication potentielle. D’après mon expérience antérieure à ce rendez-vous, un éditeur ne reçoit jamais seul. L’édition est un métier dans lequel on a importé, à la suite de je ne sais quel regrettable croisement de compétences, les techniques d’interrogatoire des suspects en vigueur au Quai des Orfèvres dans les années cinquante, qu’on applique aux auteurs. L’éditeur joue le rôle du méchant inspecteur persuadé de votre culpabilité, qui vous incite à avouer à grands coups de Who’s Who sur la tête. Dans le monde littéraire, c’est lui qui dit à l’auteur qu’il est en retard, que son plan est merdique, que l’on s’écarte du thème retenu par le contrat, que la scène 4 est illisible, qu’on va dans le mur, qu’il ne voyait pas les choses comme ça, qu’il va falloir que ça change en grand et fissa. La directrice de collection joue le rôle de l’inspectrice compréhensive, qui évoque l’agenda chargé de l’auteur, ses traits de génie passés dont il ne manquera pas de gratifier à nouveau ses lecteurs pourvu qu’il fasse un léger effort, de la nécessité d’une restructuration partielle du plan, qui ne remet pas en cause la substance, la thèse, le fil, l’inspiration. L’auteur s’accroche à son indulgence comme le naufragé à une poutre. À un signal convenu (extinction d’un Cohiba, rengorgement bruyant, ingestion d’un macaron), la directrice de collection devient méchante à son tour, et l’auteur, brusquement privé de son seul secours, craque. Admet tout. Promet tout. Revient dans le droit chemin. Et part avec du boulot et des complexes en plus.

*Livre qui s’attache à « réhabiliter l’abrutissement et les abrutis, en montrant qu’il s’agit d’un état intérieur enviable, dont le désir croissant chez nos contemporains devrait à la longue déborder de la sphère privée pour susciter une nouvelle offre politique, voire philosophique. » Pour ce projet, Marin de Viry a obtenu la bourse Cioran 2008.

Illustration: photographie de Philippe Buschinger

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Patrick Corneau