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Des cités détruites au monde inaltérable : Journal d’Italie

Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Vous cherchez un « livre de vacances », un livre pour vous évader, prendre la poudre d’escampette de la rabâcheuse quotidienneté avec ses ennuis et ses déceptions ? Un livre pour voyager dans le temps et l’espace sans perdre pied ? J’ai mieux à vous proposer : un livre qui serait tout cela à la fois et, sans être une fuite dans le pur divertissement, vous exhausserait, vous élèverait par sa profonde dimension de sapience, de sagesse. Tel est Des cités détruites au monde inaltérable : Journal d’Italie de Max Picard que vient de publier La Baconnière. 
De ce très étonnant personnage, médecin de formation, écrivain et philosophe juif allemand vivant retiré dans le Tessin dans les années vingt, j’ai dit toute l’admiration que je lui voue en présentant son chef-d’œuvre où est condensé son monde spirituel : Monde du silence (réédité en 2019 par les éditions La Baconnière avec une préface de Gabriel Marcel, un avant-propos de Carlo Ossola). Ce Journal d’Italie est un récit d’itinérances à travers la péninsule en 1949-1950, pérégrinations lentes à la rencontre des visages et des paysages sous le signe d’un regard empreint d’un haut degré d’attention physique ET métaphysique, soit une forme d’intelligibilité mixte propre à la littérature. Livre remarquable à plus d’un titre, car l’époque est décisive : l’après-guerre, entre deux mondes (p. 47), l’un qui disparaît et montre encore les stigmates et séquelles du conflit, un autre qui surgit, incertain, inquiétant, délibérément oublieux, déjà perdu pour lui-même, dessinant les linéaments de ce qui sera le nôtre. Max Picard avec l’extraordinaire pouvoir d’observation, de pénétration visionnaire, de sensibilité symptomatologique qu’il possède, radiographie, pointe tout ce qui fera la déréliction des temps à venir. L’auteur lui-même considérait ce livre comme une propédeutique à l’art de regarder. C’est une fresque sombre mais pas désespérée car le propos de Max Picard à travers ces notes est de montrer comment l’inaltérable survit parmi la destruction. Ce dernier mot comme le souligne Michael Picard – son fils – dans la postface « ne renvoie pas tant à la guerre qu’à d’autres penchants susceptibles de mener au naufrage de toutes les valeurs humaines. L’inaltérable est à l’œuvre, à ses yeux, dans ce qui des événements et des visages nous considère avec vie et humanité, dans ce qui des tableaux et des édifices, des villes et des paysages se présente à nous, et réveille quelque chose d’indestructible dans l’individu même. » L’inaltérable, l’indestructible, Max Picard les voit se refléter, c’est-à-dire perdurer ou disparaître, dans le visage d’autrui ou dans les visages représentés dans les images que l’homme façonne et conserve dans les musées et les églises. Rappelons que Max Picard fut l’ami d’Emmanuel Levinas – qui emprunta à sa physiognomonie ontologique sa notion de « visage humain » et en déduisit la réflexion philosophique que l’on connaît. Du visage vivant ou représenté, Max Picard déduit un mode de relation au monde, d’insertion existentielle qui indique un état d’harmonie ou non, un possible acquis ou déficit civilisationnel ; ainsi à Milan dans une des salles du Castello Sforzesco : « Le portrait de Baldassare d’Este par un maître inconnu : c’est le visage d’un dominateur, mais à la puissance de ce visage dominateur correspond, au-dehors, la puissance des choses à dominer. Cette correspondance donne à la domination limite et mesure. Cette correspondance fait défaut à un visage actuel de puissance : il n’a plus la moindre relation avec le concret des choses ; aussi se dépasse-t-il soi-même dans les poussées qu’il exerce, démesurées ; il devient mauvais, il tente de se centrer autour du mal parce que lui fait défaut une relation directe avec les choses ; par ce rapport, le visage, en donnant aux choses un ordre, en recevrait un, lui-même. »
Parfois, on a l’impression de lire le récit du voyage imaginaire que ferait un explorateur futur se promenant dans des cités qui, encore grouillantes de vie, semblent pourtant déjà mortes et même tombées en ruine, où déambulent des zombies qui ne sont plus que l’ombre des humains qu’ils furent autrefois… Même l’architecture des villes paraît fantasmagorique, décrite selon un procédé anthropomorphique qui nous donne l’impression d’une vie secrète, parallèle à celle des hommes, agitée de mouvements, un peu comme ces maisons qui dansent, ces ruelles qui se tortillent dans les paysages que fit Chaïm Soutine à Céret ou à Cagnes… Avec, toujours prégnant, le sentiment de venir après une catastrophe : « La mer se tient à l’écart, elle veut s’éloigner du rivage ; il y en elle quelque chose de désespéré comme si elle ne voulait pas participer à la fin. » (p. 118) Pourtant sur cette terre d’Italie une cohérence invisible existe, qui permet, par la prière silencieuse d’une poignée d’hommes « en une tension intérieure acharnée », de laisser les autres, tous les autres, vaquer à leurs occupations, y compris les plus futiles. Une telle mystérieuse harmonie n’est possible que « là où les hommes vivent encore ensemble en formant un tout cohérent ; la minorité peut s’occuper pour tous de ce qui est important et la majorité le peut aussi, de son côté, pour la minorité » (p. 7). Un équilibre, une harmonie invisible mais pas moins réelle persiste que Max Picard évoque dans un passage saisissant lors de sa déambulation dans les rues de Volterra : le temps semble s’être suspendu, et ce temps suspendu peut contrebalancer le temps déchaîné qui sévit dans les villes des grandes puissances : « Dans la guerre, dans l’opposition de la Russie et de l’Amérique, il y a un potentiel d’explosions et de destructions dynamiques plus grand qu’il n’en est réalisé. Si le potentiel ne peut être réalisé, une raison en est, parmi d’autres, que des localités entièrement statiques, entièrement existantes exercent, du fait qu’elles sont dans le même espace et le même temps que les choses dynamiques, une influence réfrénante sur le dynamisme de la dévastation et sur le dynamisme en général » (pp. 125-126). Tout n’est donc pas perdu et c’est comme si le monde était sauvé par un mystérieux reste, absolument humble, ne pouvant être aperçu que dans quelques rares endroits où la modernité n’a pas tout dévasté dans sa course folle. Encore faut-il ce regard d’homme simple et naturel que pose Max Picard sur le monde, certes nourri d’une vaste culture, vécue et profondément assimilée, apte à faire jaillir des rapprochements aussi nouveaux qu’impensés. Loin de la fausse complexité qui peut faire de la culture une ratiocination stérile, la pensée de Max Picard est étonnamment libre, vive, d’une lumineuse élasticité ; c’est une pensée qui pulvérise les lieux communs (voir les deux textes sur Venise : pp. 53 et 104), va au fond des choses, pénètre les frêles apparences de la vie pour en toucher la substance (ainsi, de page en page, cette extraordinaire « science » des visages). Indéniablement, il s’agit d’une pensée morale, inquiète de la subversion des valeurs spirituelles, une ardente sensibilité religieuse mais modelée par des talents de poète. Comme l’affirme Giani Stuparich en avant-propos : « Max Picard est un poète de la pensée. »
La lecture de ce journal italien – « livre d’images sur les images » a été un enchantement (particulièrement les lumineux commentaires sur la peinture ancienne), je le place à côté d’autres textes aussi célèbres que ceux de Montaigne, de Goethe, Stendhal et plus près de nous, par un style qu’il préfigure (sans les illusions protectrices !), celui de Guido Ceronetti (1927-2018), poète, écrivain et marionnettiste qui, parcourant l’Italie à l’orée des années quatre-vingt, allant à la rencontre des sites et des personnes, déplora avec l’effondrement linguistique, la destruction systématique de tout ce qui était grand, noble, beau et délectable (Viaggio in Italia, Einaudi, 1983 – Albergo Italia, Einaudi, 1985 et Piccolo inferno torinese, Einaudi, 2003 – Petit enfer de Turin, Fario Éditions, 2018). À ces références, on ne saurait oublier d’ajouter Continent’ Italia de Samuel Brussell ainsi que le merveilleux Italies excentriques de Giorgio Manganelli (1922-1990).
Un certain esprit de résistance intérieure à la barbarie, un sursaut de l’âme face à la destruction est ce qui relie ces écrivains apparemment si différents. Ce qui impressionne chez Max Picard est la puissance du principe espérance, inaltérable en lui : cette capacité à voir en tout des aspects positifs qui sont devenus pour nous insaisissables.

Patrick aime pas malDans un tout autre genre, littérairement parlant, mais pas moins efficace pour ce qui est de l’évasion par une honnête lecture distrayante, signalons la parution à La Bibliothèque du dernier volet de la trilogie d’Anne & Laurent Champs-Massart Chemin des dernières fêtes, Rio – Oaxaca, leurs très rafraîchissantes déambulations dans l’Amérique du Sud et centrale après l’Asie (Libraires envolés) et l’Afrique (Précis d’errance floue). De Rio à Oaxaca, les Andes, la Patagonie, la mosaïque de la Guyane, le rire, le tragique, la beauté et la laideur, fleuves, oiseaux, requins, ciel, rencontres… ces deux-là savent raconter et nous communiquer la passion du voyage via leur jubilante dromomanie, cette saine manie du vagabondage que Victor Segalen avait défini comme « l’irrésistible besoin de tout ressentir, tout vivre ». Un petit livre à ranger dans son havresac qui se lit tout d’une haleine, comme dirait Flaubert.

Des cités détruites au monde inaltérable : Journal d’Italie de Max Picard, traduit de l’allemand par Jean-Jacques Anstett, avant-propos de Giani Stuparich, introduction de Silvano Zucal, postface de Michael Picard, éditions La Baconnière, 2022.
Chemin des dernières fêtes, Rio – Oaxaca d’Anne & Laurent Champs-Massart, éditions de La Bibliothèque, 2022. LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) Photographie de Max Picard /  Éditions La Baconnière, Éditions de La Bibliothèque.

Prochain billet bientôt se Deus quiser.

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Patrick Corneau