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Sous le ciel de Paris – conte philosophique (IX – Fin)

Patrick Corneau

Je ne descends guère de mon cinquième étage avec vue. Il faut qu’un événement dérange suffisamment mon inertie pour rompre le charme qui me retient dans ma tour « d’y-voir ». Le marché de la poésie dans sa 37ème édition en fut un.

Je ne vais jamais dans les salons, foire du livre ou autres raouts de gens de plume. Par ailleurs, j’ai un rapport compliqué à la poésie. Je l’aime mais avec quelques préventions envers ce qui exhaussant indûment son statut la survalorise, ainsi que tout ce qui la médiatisant ou la socialisant, la surreprésente. Mais un ami avait émis le désir de me rencontrer sur le site de cet événement. Si je suis peu sociable en termes de confraternité littéraire, je ne le suis pas « dans le civil ». J’acceptai donc, me disant que je serais aussi sur le motif. Et je l’y fus.

Après quelques stations de métro avec changement de ligne, j’émergeai donc sur la place Saint-Sulpice entièrement recouverte de cabanes de toile ou plutôt de « stands » distribués en carré autour de la fontaine centrale. Une odeur de café-viennoiseries mélangée à des relents d’alcool me signala que le poète ne dédaigne pas les nourritures terrestres. Comme je pénétrais dans ce campement, une hôtesse me tendit le plan d’occupation du sol de ces aèdes nomades.

Il y a du monde dans les allées, des « amis de la poésie » ou plutôt, puisqu’il s’agit d’un marché, des consommateurs de poésie. D’ailleurs beaucoup portent à l’épaule une sorte de sac en coton bio : c’est le shoppingbag du poète. Nette prépondérance de femmes – tiens ! Peu de gens jeunes, exceptées les petites mains qui travaillent à l’organisation. Quelques signes distinctifs. D’abord comportementaux : pas mal de gens se connaissent et se tombent dans les bras avec force démonstrations d’amitié. Il semblerait que le marché attire des habitués, soit un lieu où l’on se retrouve d’une année à l’autre. Impression de retrouvailles, genre club. Un entre-soi de sensibilités partageant la même « poétitude » ? Les non-poètes, ceux qui pataugent dans la prose, doivent se sentir exclus… Toutes ces petites cahutes de toile sont occupées par des marchands, je veux dire des éditeurs. Ils sont assis derrière des tréteaux où sont alignés leurs produits. Les visages diffèrent selon la taille et donc la renommée de la maison. Plus elle est grande, plus les visages sont ouverts, confiants, accueillants même, souriants parfois. Plus la maison est petite, plus les visages sont fermés, soucieux, fatigués et même hostiles. On sent l’orgueil blessé. La fierté austère du Dernier des Mohicans. On compatit devant ce désespoir muet. Malgré l’effervescence de surface, il y a beaucoup de souffrance dans ces travées : l’activité poétique est manifestement en crise, dans une position défensive, ça sent la fin de partie. D’où ce rengorgement dans une noble résignation.

Devant certains stands un poète est assis derrière une petite table de camping où sa production est à l’étal ; le marchand, un peu en retrait, le couve d’un œil protecteur. Le poète attend qu’un chaland le sollicite, renifle le mince volume où est blottie la fleur de son cœur – peut-être la quintessence de son âme ? Il frémit déjà à l’idée que de prosaïques mains tournent et retournent le fruit de ses tourments, le nectar de ses élans… Mais peut-être est-ce un frère en poésie ? En son for intérieur, il prépare la dédicace qui consacrera ce lien affinitaire. Hélas ! Le passant a d’ores et déjà les yeux sur la table d’à côté et pose le recueil d’un geste indifférent. Le poète capuchonne son stylo. Le marchand remet quelques prospectus…

Soudain j’entends un brouhaha, une voix dans un haut-parleur : c’est une animation car se tiennent aussi les « états généraux (permanents) de la poésie ». Sous un chapiteau, près de la fontaine, un organisateur annonce un débat portant sur « Écriture poétique et questionnement philosophique » – je suis modérément étonné, au moins on échappe au sempiternel « mort de la poésie ». On présente trois femmes et un homme. Les dames sont des poétesses – elles ne sont pas différentes des autres femmes dans l’assistance, disons qu’elles sont davantage poètes, cela se voit sur leur personne : le poétique les nimbe de la tête aux pieds. L’homme est un invité : c’est un pop-philosophe, avec sa chevelure fuzzy, sa barbe poivre et sel, sa chemise blanche ouverte au deuxième bouton ; un livre est posé devant lui sur un petit présentoir : Du Bonheur, un voyage philosophique. Il salue en joignant les mains. Il a un visage intéressant. Qu’est-ce qu’un visage intéressant ? Une tête avec laquelle on a envie d’engager la conversation, peut-être même un échange philosophique. Tous ont des sourires aimables, empreints d’une bonté consensuelle, laissant affleurer une riche intériorité dont l’essentiel est celé sous une réserve de bon aloi. Les échanges sont polis, assez convenus ; une des dames semble un peu plus incisive : ses pendentifs s’agitent. Pourtant la discussion traîne, les propos sont balsamiques et lénifiants (il y aurait une « intelligence du bonheur » à laquelle peut contribuer « une poésie célébrante »), limite soporifiques… L’ambiance est plombée ; résigné, le public écoute placidement, les gens vont et viennent – les habitués n’écoutent pas, ils continuent à se congratuler. On annonce alors une lecture publique de performeurs et plasticiens sonores qualifiés par le présentateur comme « les poètes post-prophètes, les poètes/trans/poètes contemporains de nos temps décomposés ». En gros, c’est du rap. Et moi qui espérais entendre un bon vieux poète maudit portant l’infini en soi (Hegel)… Alors que la beuglerie rappeuse s’élève, je cherche la sortie de ce lieu « poético-festif » dont le président d’honneur cette année est un célèbre rock-poète « qui croit à la finalité de la poésie, à son pouvoir créateur de lien » et vais rejoindre mon ami.

Devant moi un pigeon tarabuste deux pigeonnes qui s’envolent vers les clochers de Saint-Sulpice. Je suis content de voir sous le ciel de Paris s’ébattre un peu de vie vivante. Je pense aux colombes de Paul Valéry, au toit tranquille, où

(fin)

Illustration : photographie ©LeLorgnonmélancolique.

Prochain billet le 19 juillet.

  1. serge says:

    Votre héros a échappé a échappé à la lecture de « La poésie sauvera le monde » par son auteur, Jean-Pierre Siméon, devant un public composé majoritairement de femmes retraitées de la fonction publique.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, quelle chance! Jean-Pierre Siméon surfe « poétiquement » sur tous les poncifs bien intentionnés que l’air du temps pousse ça et là… Je l’ai vu chez Busnel, il a un bagout extraordinairement bien calibré pour les plateaux télé. C’est un rusé. Il plaît beaucoup aux djeunes…

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