Patrick Corneau

Le 5 mars dernier la ville de Bourg-la-Reine a commémoré le cinquantenaire de la disparition de Jean Grenier 1898 – 1971. Jean Grenier avait élu domicile à Bourg-la-Reine en 1952. Une rétrospective lui sera consacré à l’occasion des Journées du patrimoine les 18 et 19 septembre prochains à la Médiathèque de sa ville d’adoption.
Est-il besoin de rappeler que Jean Grenier a été le le professeur d’Albert Camus à Alger, entre 1930 et 1933 ? Cette rencontre serait anecdotique si les deux hommes n’avaient par la suite – jusqu’à la mort accidentelle de Camus en 1960 – entretenu de forts liens d’amitié et nourri une intense relation intellectuelle (doublée d’une importante correspondance). Quand Camus publie L’envers et l’endroit en 1937, il le dédie à Jean Grenier ; quand Les Îles de Jean Grenier, livre culte s’il en est, est réédité en 1959, Camus rédige une préface sans cacher ni l’admiration qu’il porte à ce « bon maître » – comme il se plaisait à le nommer -, ni le rôle que cet esprit subtil et curieux exerça sur lui comme inspirateur et comme mentor.
On connaît moins l’hommage que Camus improvisa à la radio en 1950 à l’occasion de l’attribution du Prix du Portique à Jean Grenier pour l’ensemble de son œuvre.
Voici ce texte où la reconnaissance et la gratitude tissent avec les souvenirs à la fois des connivences et des parentés qu’on peut qualifier de spirituelles.

« Ce n’est pas en trois minutes que l’on parle d’un écrivain comme Jean Grenier. Mais trois minutes suffiront peut-être à dire ce que quelques-uns savent déjà, et que beaucoup sauront bientôt, que Jean Grenier est l’un des trois ou quatre écrivains dont notre littérature peut s’honorer. Des réputations aujourd’hui retentissantes s’effaceront un jour sans laisser d’écho. Mais je ne crois pas être aveuglé par mes sentiments envers Jean Grenier en disant que le temps ne cessera pas de pousser cette œuvre vers sa vraie place, parmi les premières. La gratitude et l’affection peuvent incliner un jugement pendant quelque temps. Mais voici plus de 15 ans (et en 15 ans on apprend à peser ses mots) que je lis cette œuvre sans cesser d’y trouver des raisons de réfléchir et d’admirer. On ne sait pas assez que Les îles, le premier grand livre de Grenier, a exercé sur beaucoup de jeunes gens, dont j’étais, la même secrète et décisive influence qui a fini par rendre célèbres des ouvrages restés longtemps inconnus. Il a fallu trente ans pour que Les Nourritures terrestres connaissent la gloire. Il y a à peine un peu plus de 10 ans que Les îles ont paru. On s’étonnera demain que la splendeur nue de ce petit livre n’ait pas été reconnue et saluée plus tôt. Mais c’est, en vérité, qu’il avait reçu une consécration plus durable dans l’esprit et le cœur de ses lecteurs. Et Les îles ont encore sur quelques-uns des livres dont je parlais, une supériorité qui leur assure un avenir : on peut les relire à l’âge d’homme sans cesser d’en recevoir cet ébranlement de l’être qui peut décider d’une vocation ou la confirmer dans son exigence.

Cet écrivain, qu’on dit subtil et que je trouve fort (il a la force de ceux qui n’appuient pas), ayant à parler d’une certaine solitude, a dédaigné de la mettre en scène. Il n’a pas choisi le théâtre ou le roman, qui peuvent forcer le succès. Mais l’essai, qui persuade. Il n’a pas cru qu’il était nécessaire d’être violent ou obscène pour être efficace. Mais il a parlé la langue même de la solitude, une des plus pures, des plus nombreuses, des plus chaleureuses qu’on puisse lire, aujourd’hui. Il faut remonter à Chateaubriand et à Barrès pour retrouver une langue aussi musicale. Dans le temps des gâcheurs de mots, c’est une originalité qui mérite considération.

Il n’a pas d’autre sujet que la solitude de l’homme et son appétit d’absolu. Apparemment, il n’a fait que développer une longue considération inactuelle. Mais il faut croire que ce sujet recouvre tous les autres. Car aucun de nos écrivains n’a abordé si tôt et avec tant de bonheur les problèmes qui sont au centre de nos préoccupations : le choix, l’engagement, l’action, le mal, l’orthodoxie politique. Mais il a abordé ces sujets dans un esprit éternel démontrant que ces belles nouveautés avaient déjà un passé. Mais il n’a jamais, comme tant d’autres, légiféré sur elles, sachant faire la part de l’ignorance et de la douleur. Une vibration difficile court au long de cette œuvre. Elle laisse imaginer une souffrance inconnue et retranchée qui fait toute l’émotion de cette confidence indirecte. Elle ajoute à la force du raisonnement une résonance passionnée. On aime alors, en même temps qu’on admire une œuvre exceptionnelle, qui, semblant ne rien affirmer, nous munit de certitudes et qui, par le simple effleurement de la vérité, parvient à bouleverser.

Oui, nous avons tous eu des maîtres que nous nous sommes hâtés de renier, par légèreté ou par hygiène intellectuelle. Mais, pour ma part, je n’ai jamais cessé de considérer l’écrivain qui vient d’être distingué par un jury exceptionnellement clairvoyant, comme un maître à qui je dois presque tout et dont j’ai encore presque tout à apprendre. Qu’on juge alors du sentiment avec lequel pour la première fois je puis témoigner publiquement de la chaleureuse admiration que nous sommes quelques-uns à avoir entretenue, certains que nous étions d’être relayés un jour par l’assentiment de tous. »
Albert Camus

Illustrations : En médaillon, Jean Grenier tenant un masque copte photographie de Daniel Wallard / Jean Grenier photographié dans le jardin de sa maison de Bourg-la-Reine.

Prochain billet le 30 juin.

  1. Broise says:

    Voilà un passage qui me ravit particulièrement.
    « Cet écrivain, qu’on dit subtil et que je trouve fort (il a la force de ceux qui n’appuient pas), ayant à parler d’une certaine solitude, a dédaigné de la mettre en scène. Il n’a pas choisi le théâtre ou le roman, qui peuvent forcer le succès. Mais l’essai, qui persuade. Il n’a pas cru qu’il était nécessaire d’être violent ou obscène pour être efficace. »

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour votre commentaire. Vous avez pointé ce qui fait de Jean Grenier un écrivain à part dans sa démarche d’écriture et que j’avais signalé dans un de mes textes (« Un souvenir qui s’ignore » – pardon pour l’auto-citation!) : « Pour expliquer quel était son parti-pris esthétique Jean Grenier racontait souvent une histoire qui résume à elle seule plus qu’une esthétique, mais bien une stratégie de pensée : celle du détour, de l’écart ou du biais qui donne le bénéfice de l’accès.
      C’est une peinture chinoise dont le titre est « Le passage des cavaliers dans la plaine ». Que voit-on sur cette peinture ? Uniquement des papillons qui voltigent… Les cavaliers sont passés dans la plaine et ont soulevé le pollen des fleurs, alors les papillons viennent butiner. L’artiste chinois n’a représenté que les papillons. Je déplore la disparition aujourd’hui des prosateurs qui, comme Jean Grenier, ne disent que les papillons, et nous laissent l’effort – et le plaisir – de deviner ce quelque chose que les papillons manifestent et qui leur est antérieur. Fécondité de l’allusif et de l’évasif dans l’exercice, jubilatoire, de la lecture. »

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Patrick Corneau