Patrick Corneau

Paul Morand (1888-1976) demeure une énigme en caractères d’imprimerie. Les silences de ce bouddha étaient légendaires. Quand il s’ennuyait à un dîner, on raconte qu’il disparaissait en passant sous la table. On ne s’en étonne guère : cet homme était épidermiquement allergique à l’ennui. Le fuir fut sa vocation : d’où son cosmopolitisme effréné fait de vitesse et de voyages.
Je viens de relire (ou plutôt re-relire) un de ses derniers romans qui s’intitule laconiquement Tais-toi. C’est l’un des récits les plus étranges de l’œuvre féconde (125 titres) de ce prosateur qualifié récemment d’« arriviste détestable et grand écrivain » par un des pions du révisionnisme culturel en cours.
Voilà des années que je tourne autour de ce roman court, formellement difficile à distinguer des nouvelles longues. Tais-toi nous transporte dans l’actualité des années cinquante-soixante : tout un monde désormais lointain… mais l’acuité extraordinaire avec laquelle Morand a perçu et percé son époque, fait que par bien des côtés ce petit livre a des fulgurances visionnaires.

Comme on peut s’y attendre avec un ancien diplomate, le thème du silence est chargé ici d’intentions ambivalentes, bourré d’understatement tout en étant glacé d’humour pince-sans-rire, dans la tonalité du conte moral où la signification importe plus que la vraisemblance.
Silvère Lahire, jeune Français devenu récemment Canadien, abandonne ses études et Toronto pour suivre à la trace, en Europe, les souvenirs laissés par un sien cousin de son père, Frédéric Lahire, dont il se trouve inopinément l’exécuteur testamentaire et le légataire universel. La famille, qui avait perdu le contact avec ce cousin, savait qu’il était devenu un personnage important, de renommée internationale, sans savoir exactement ce qu’il faisait. Silvère, par piété autant que par curiosité, veut retracer, la figure, le destin de ce personnage mystérieux, et le récit est fait, très classiquement, de la rencontre des témoins, qui lui en livrent des aspects différents. Des journalistes, un ancien président du conseil, des hommes d’affaires travaillant dans le pétrole, une maîtresse aimée et abandonnée, une femme de lettres spécialisée dans la biographie des grands hommes, vont successivement comparaître en des scènes de dialogues à la fois cocasses et brillants d’où, quelque peu obscurcie par la diversité des points de vue, la personnalité de Frédéric se dégage peu à peu dans son caractère essentiel : il fut un homme qui se taisait. Dans ses débuts de journaliste, il n’avait eu que trop de propension à bavarder, mais la pratique d’un métier opérant dans un domaine stratégique qui consiste plutôt à cacher qu’à dire l’avait bientôt guéri. Dès lors, il devient un virtuose du silence ; il sait être, en toute circonstance, « muet comme un sous-sol de banque suisse » ; il transporte, dans le monde de la politique et des affaires, de « longs silences chargés de profondeurs devant un parterre d’intellectuels pénétrés » ; il accomplit le tour de force de faire reposer son pouvoir et sa notoriété même sur le fait « d’être quelqu’un dont on ne parle pas ». Puissant et solitaire comme tous les hommes de pouvoir, il devient très riche et très malheureux ; ce taiseux finit par se suicider, naturellement avec un révolver « muni d’un silencieux ».

Deux lignes de réflexions différentes s’entrecroisent dans ce récit mené tambour battant. Il y a d’abord la satire sociale. Le monde moderne, avec la presse et tous les instruments de bruitage médiatique qui jettent des flots de paroles jusqu’aux étoiles, est apparemment celui du bavardage, de la cacophonie mais en fait celui des secrets bien gardés et des mensonges savamment concoctés : le pouvoir est à qui sait se taire, suggérer plutôt que dire, distiller plutôt que répandre. Dans les assemblées générales, le petit actionnaire pérore et se fait rouler, le gros porteur se tait et commande. La collusion et l’entente des « cartels », comprenez les multinationales, mènent la danse au nez des gouvernements impuissants – les GAFAM sont en gestation : « Autour de lui, la géographie de papa continuait les histoires idiotes de nations ; lui avait compris qu’au-dessus des drapeaux venait de se former sur le monde une superstructure entièrement nouvelle, pas très solide peut-être, mais la toute dernière. Les nations ont éclaté ; les nations s’appellent maintenant General Electric, I.G. Farben, General Motors, et les deuxièmes bureaux se nomment Uni lever ou Coca-Cola. Les patries étaient des sons et des couleurs ; nous voici dans le règne du gris, au royaume de l’anonyme, dans la concentration extrême et dans l’empire muet de Frédéric Lahire. »
L’autre thème est psychologique : c’est une réflexion fine et nuancée sur le bien et le mal du silence. Comme le dit un des protagonistes « Il ne faut pas confondre la vie avec le bruit de la vie », les sentiments profonds peuvent être muets, se taire ensemble peut être le signe du grand amour. Mais il arrive aussi que le silence isole, empoisonne, et qu’il fasse payer cher, en amertume et en détresse même, la bêtise qu’il éloigne et l’ascendant qu’il donne. C’est une arme à double tranchant.

Autour de ces thèmes subtils, les variations se déploient, les métaphores morandiennes crépitent, le fameux « style maigre » fixe en sept lignes parfaites un paysage d’Engadine, un grand homme type Troisième République, un portrait vachard de la grande amoureuse délaissée transformée en fontaine de larmes (« Corinne pleure doucement, uniment, comme la lune éclaire »). Morand est au plus haut de son art et l’on aurait tort de n’y voir qu’un scintillement de l’intelligence, un illusionnisme gratuit et frivole. En 1965, Morand, prenant de l’âge, avait dépassé les chatoiements de surface, il avait su laisser tomber les falbalas pour la lucidité dérangeante des bilans d’époque – l’admirable Venises (1971) sera bientôt son testament existentiel et littéraire. À 82 ans, ses colères, ses dédains n’ont pas désarmé, mais Morand les nuance de moquerie. Il était comme ces chevaux dont il parle si bien, qui « écoutent la main » et qui font sous contrainte le plus difficile de l’art : « marcher droit ». Il avait fait retour aux classiques mais adoucis d’une patine, d’un désenchantement : celui de la mélancolie. La mélancolie de l’intelligence, celle dont on s’accommode mais dont on ne guérit pas – la pire.

En 1931, Morand écrivait dans Papiers d’identité que ses livres étaient comme des des « désirs refoulés, des actes manqués » qui ne reflètent pas l’auteur, mais, au contraire, ce qu’il n’est pas, ce qu’il n’arrive pas à être… Peut-être une clé pour mieux cerner cette énigme de papier qu’est Tais-toi et Morand lui-même que Gabriel Jardin qualifiait d’évadé permanent.
L’édition dont je dispose est une réédition du texte paru dans la « Blanche » pour la collection « L’Imaginaire », elle ne propose que le récit. Or, en rouvrant cet autre merveille qu’est Monplaisir… en littérature où l’écrivain a rassemblé ses « raids » dans la littérature passée, ses notes de lecture, souvenirs et préfaces, j’ai trouvé le texte de présentation de Tais-toi, intitulé « Le roman du silence ». Je le donne ici in extenso tant il est remarquable. On pourrait dire beau comme ces silences rhétoriques, cœur secret de l’inimitable style qu’était le sien, où l’ellipse, le brio du raccourci, l’aposiopèse, la chute de la phrase atteignent des sommets pour dire, paradoxalement, l’indicible…

« Le silence est aristocratique, l’éloquence démagogique. » Chroniques 1931-1954, « A bas l’éloquence », Grasset, 2001.

Illustrations : (en médaillon) photographie de Paul Morand photo de Lena © Archives Gallimard / Éditions Gallimard.

Prochain billet le 22 février.

  1. Patrick Corneau says:

    Oui, la correspondance avec Jacques Chardonne et les journaux sont pleins de choses peu honorables… La biographie de Pauline Dreyfus est honorable, elle, car elle s’est tenue au factuel, c’est-à-dire en respectant une certaine objectivité par rapport aux aspects divers (et pour le moins « contrastés ») de la personnalité de Morand.

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