Patrick Corneau

Comme l’a montré récemment Cynthia Fleury la vie est manque, contraintes liées au manque, dureté du chemin de l’individuation en marche pour le combler, inconnue du résultat, mais où déjà la résilience opère par le commencement imaginatif. Malgré la dérision totale du parcours – un parmi tant d’autres – il ne faut pas rester coincé dans la misanthropie où la foule (le « gros animal » selon Platon) voudrait nous voir la rejoindre. Il faut s’en échapper. Aussi, en dernière instance, peut-on choisir l’humanisme du rire, faire le pari d’un humour rédempteur. L’humour pour nier les passions tristes, la pulsion de mort. Certes, le comique s’appuie parfois sur la négativité pour mieux la destituer, ne pas la prendre au sérieux alors qu’elle est tragique. L’humour est  « Héliotrope » a écrit Adorno, il nous tourne inlassablement vers le soleil, vers une lumière énergétique qui « libère le bonheur le plus proche de toute malédiction en le mariant à la distance la plus lointaine ». Chacun peut en faire l’expérience : l’humour est une échappée de l’instant. Sans pour autant nier le présent mais sans s’y soumettre, il est une distance prise, un pas de côté qui ne produit pas de déréalisation, du moins pas au sens pathologique du terme. Pour le maintien minimal de la santé psychique de l’homme, la vis comica est essentielle, elle doit être sollicitée, cultivée. 

Il y a l’humour dévastateur de Marc Lambron, celui cinglant de Cioran dont les diatribes hésitent entre mélancolie, nostalgie, amertume, ironie. Jamais débonnaire, cet anti-moderne est installé dans la colère qui le meut où le ressentiment n’est pas sans affleurer… Mais on l’a dit, grâce à son style éblouissant cet imprécateur de génie sauve la mise… 
Je voudrais ici parler non d’un humour noir – impitoyable dans le sarcasme, sans complaisance dans la dérision et finalement peu charitable – mais de son contraire – peut-être son antidote. Au lieu du hareng-saur, le baume qui apaise. Je voudrais parler du sourire qui nous exfiltre du ressentimisme, qui nous fait basculer hors de la non-solution qu’est l’aigreur remâchée ad libitum. Oui, il existe un rire qui soigne, qui guérit, qui rédime et sauve possiblement de « l’inconvénient d’être né ». Il nous vient de l’enfance et la maturité adulte avec son inévitable esprit de sérieux s’acharne à nous le faire oublier. Cette voie, quelques auteurs l’empruntent et nous permettent à nous, lecteurs, de produire de l’issue, de l’allégement, osons le mot : du bonheur. Même si celui-ci est passager, il gomme la douleur de nos chagrins, repousse le découragement qui peut nous envahir (souvent après l’éclat du rire « hénaurme » façon Flaubert…). 

Deux livres nous apportent cette consolation, leurs auteurs et leurs univers sont bien différents mais se rejoignent dans la délicatesse et la légèreté de leur bienveillance bienfaisante. 
Avec Journal irrégulier de Bruno Arcadias récemment paru aux éditions Conférence voici un recueil où l’humour le dispute à la tendresse. Il n’est pas si fréquent de lire des poèmes où le lyrisme n’est là que pour rythmer l’alternance amusée d’une angoisse feutrée et d’une manière de facétie qui s’efforce de prendre les choses à la légère parce que précisément elles pèsent. Telle est l’élégance de ce recueil plein d’un charme et d’une fraîcheur dominés par l’humour, que soulignent les illustrations de Léa Bertin-Hugault. L’oxymore du titre l’indique : ce journal se déroule de façon imprévisible et non systématique. Il est de bric et de broc, comme une enfilade de perles baroques. C’est une sorte d’inventaire primesautier des heures et des jours, avec cependant la tenue d’un souci profond, celui d’être au monde avec justesse, d’un moment à l’autre, qu’il soit faste ou non, heureux ou pas, selon la même fragilité attentive et détachée. La cocasserie retournée sur soi fait moins penser à la gouaille d’un Prévert toujours un peu vulgaire qu’à un Vialatte ou un Queneau qui voilent pudiquement le grave par volonté de ne pas appuyer. La teneur métaphysique sous-jacente ferait aussi penser à un Michaux acceptant de sourire…

J’aime beaucoup
ce que vous ne faites pas.
C’est fort, c’est élégant,
c’est puissant sans être dérangeant.

Continuez,
vous avez trouvé votre voie.
Ne pas faire, pour vous,
c’est le chemin vers les autres,
la vraie relation, intense et parfaite.

Ce chef-d’œuvre, imperméable à la critique, celui qui n’existe pas,
celui que pourtant vous réalisez sans effort… Il y a là un don.

Continuez, j’aime beaucoup.

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Les hommes ne sont pas très sûrs
que les femmes soient réelles.
C’est pour ça qu’ils veulent toujours les toucher.
Pour être sûrs.
Mais est-on jamais sûr?
Alors on veut encore toucher, toucher plus,
pour être encore plus sûr.
C’est le début des ennuis.

Car les femmes, qui, elles,
savent bien qu’elles sont réelles,
n’ont pas besoin qu’on les touche ou alors de temps en temps…
Et pas n’importe qui.

Alors les hommes restent avec leurs doutes.
C’est une compagnie qui en vaut bien une autre.

L’humanisme du rire, non le rire tonitruant qui assassine, qui maudit les faiblesses humaines avec un éclat qui pourrait en ternir le brio, mais le sourire qui s’en contente, qui les accepte, qui ne cherche pas à juger. On le trouve dans Le Lutin de Stuttgart d’Eduard Mörike. Très connu en Allemagne où il est lu aussi bien par les enfants à l’école que par les adultes qui en goûtent la saveur folklorique, la sagesse profonde et la beauté, ce conte n’avait jamais été traduit en français. Jean-Yves Masson des éditions La Coopérative nous en propose une superbe version joliment accompagnée des illustrations d’une édition berlinoise du début du XXe siècle en forme d’ombres chinoises en harmonie avec l’esprit du texte. Rappelons que Jean-Yves Masson a publié une anthologie bilingue des poèmes de Mörike dans la collection « Orphée » aux éditions de la Différence (Chant de Weyla et autres poèmes, 2012).

Le Lutin de Stuttgart est l’une des toutes dernières œuvres d’Eduard Mörike, avant qu’il n’écrive sa plus célèbre nouvelle, Le Voyage de Mozart à Prague, puis cesse d’écrire durant les vingt dernières années de sa vie. Considéré comme un classique du genre, c’est aussi l’un des tout derniers contes romantiques de la littérature allemande, publié à la fin d’un demi-siècle qui vit éclore une étonnante moisson de chefs-d’œuvre, des célèbres Contes des frères Grimm aux contes d’Arnim, Tieck ou Brentano.

Seppe, un apprenti cordonnier de Stuttgart, se déplaît chez son maître et décide de voir du pays. Il quitte sa ville natale et part à la découverte du vaste monde. La veille du départ de Seppe, un lutin malicieux, lui-même fort savant cordonnier, lui apparaît et lui offre quelques présents magiques destinés à l’accompagner dans son voyage et à lui porter chance. Le conte se compose de plusieurs histoires enchâssées où ces objets, et plusieurs autres encore, vont jouer un grand rôle. D’une grande virtuosité est l’art de la composition avec lequel Mörike, multipliant les épisodes tantôt émouvants, tantôt burlesques, tantôt féeriques, a ménagé la convergence des différentes intrigues avec force adjuvants et opposants pour conduire le lecteur de surprise en surprise. Magistral aussi, son art de la narration qui fait volontiers référence aux traditions du carnaval et au théâtre pour marionnettes.

Chaque année depuis sa création en 2015, la Coopérative publie un conte pour Noël et les fêtes de fin d’année, cette première traduction est son choix pour 2020. On ne pouvait espérer meilleure opportunité avec ce chef-d’œuvre du romantisme allemand pour faire écran à la crise sanitaire et nous apporter un peu du merveilleux de l’esprit d’enfance dans une période qui en manque si cruellement.
Ce cadeau, n’oublions pas qu’il nous est offert par l’édition indépendante qui permet un autre accès au monde, ouvre des fenêtres, brise des murs. Celle-ci passe par des moments difficiles que ne compensent pas le click&collect et la réouverture des librairies : ne la laissons pas s’éteindre !

Journal irrégulier de Bruno Arcadias, éditions Conférence – Le Lutin de Stuttgart d’Eduard Mörike, traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson, Éditions la Coopérative. LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : Autoportrait de Rembrandt / Éditions ConférenceÉditions la Coopérative.

Prochain billet le 11 décembre.

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Patrick Corneau