Patrick Corneau

Cher PN,

Comment oses-tu ? Je te déteste depuis toujours toi et tes ridicules lutins, ton passage annuel est l’occasion du jour le plus triste de l’année.

Nous sommes à l’heure d’une extinction de masse et on continue à ouvrir le matin sous un arbre mort ces cadeaux dégueulasses et polluants, livrés à travers une cheminée qui ne filtre même pas les particules fines.

Alors que des écosystèmes s’effondrent, on jette des tonnes de plastique, de papier et de bolduc qui débordent des poubelles.

On nous accuse, nous les enfants, d’être des alarmistes, mais au moment du déjeuner interminable, on nous force à manger des dindes élevées en batterie et des lentilles aux marrons modifiés génétiquement.

Alors cette année pas de sapin, pas de cadeaux, pas de dinde, pas de marrons. Faites quelque chose !

Princesse Greta

P.-S. : Ton effort pour réduire le bilan carbone de ton activité grâce à la traction animale est louable. Hélas, sais-tu que les flatulences des rennes contiennent encore plus de méthane que celles des bovins ?

Cette année, Noël sera oulipien ou ne sera pas (Goncourt oblige !). Car l’Oulipo croit dur comme fer au Père Noël et à tout son folklore. Normal que les membres de l’Ouvroir de littérature potentielle aient rédigé avec ferveur, et une bonne dose d’humour potache, des lettres au vieux PN à barbe blanche. Ce groupe de littéraires et de mathématiciens imaginé par François Le Lionnais et Raymond Queneau il y a soixante ans est resté une bande de grands enfants, amateurs de blagues et de parodies farcesques royalement ignorés par l’université. De la lettre anonyme dénonçant les frasques de la mère Noël avec les lutins la nuit du 24 décembre à celles de Jean-Paul Sartre, Roland Barthes ou Marguerite Duras et Christine Angot, il y en a pour tous les goûts. Du rire au sourire avec les messages signés Chuck Norris ou Olga la lubrique, les missives d’Italo Calvino, de Blaise Pascal, ou celle de Patrick Modiano… Merveilleux pastiches, détournements impertinents, ces « vraies lettres inventées » accompagnent avec la même vivacité et le même talent les rêves d’un Charles de Gaulle bambin clamant: « Noël outragé ! Noël brisé ! Noël marchandisé ! » que les louanges des poètes, avec Ghérasim Luca ou Stéphane Mallarmé, déclamant : « Mon cher Père Noël, canon de l’orthodoxe / Toi qui es rituel et constitutionnel… »
De quoi décompresser salubrement tout en humant la résine de l’arbre mort et la cire fondue de cierge laïc…
OuLiPo, Cher Père Noël (Vraies lettres inventées), Librio – Éditions J’ai lu, Paris, 2020.

Illustrations : Yelch et Glez / ©Librio – Éditions J’ai lu.

Prochain billet le 31 décembre.

  1. Fine Bessot says:

    C’est pas faux ! même si c’est un peu excessif et virulent pour mon goût mais maintenant on peut tout se permettre parait-il.
    Je ne savais pas que les oulipiens étaient fans de PN, certainement pour le détourner de sa base.
    J’ai beaucoup aimé « L’Anomalie » d’Hervé Le Tellier, écriture superbe et thème oulipien par excellence, surtout la fin que je cherche encore, peut-être que l’auteur laisse au lecteur travailler son imaginaire, par les temps qui courent c’est une très bonne idée.
    Passez quand même un bon moment entouré de bons livres. Bien à vous. Fine

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Patrick Corneau