Patrick Corneau

Pour Jérôme T.

Je remontais la rue des Pyrénées à Paris et passant devant la célèbre boulangerie Ganachaud, dite Gana, je vis une petite fille de trois ou quatre ans tirant la manche de son père pour l’attirer vers la vitrine où se trouvait une petite crèche : « Bébé, petit bébé ! » criait-elle. Le père, la trentaine, sur un ton moitié blasé, moitié indisposé : « Bah ! tu en verras plein d’autres… » Et il la repoussa vers le milieu du trottoir.
Cette scène, on ne peut plus anodine, me parut fort instructive.
Cette effraction dans l’ordre du temps que fut l’apparition du Christ et la révélation d’un message d’amour appelant les hommes à dépasser leur simple humanité était réduite là à un bout de plastique au sein d’une petite scénographie champêtre et commerciale, titillant les sentiments maternels naissants d’une toute petite femme…

Remontons la bobine et imaginons une autre version de la scène.

Le « bébé » sort de l’anonymat et s’appelle Jésus. La petite fille le reconnaît et crie : « Jésus, le petit Jésus ! » On peut imaginer une possible gêne du père voyant l’espace laïc qu’est la voie publique violé par l’expression d’une marque, d’une appartenance religieuse : le catholicisme. Le père n’est peut-être pas croyant mais il milite dans une association en faveur des migrants ou pour le logement des sans-abri, il fait régulièrement des dons à ADT Quart Monde (fondé par un prêtre diocésain). Peut-être même est-il enclin à dénoncer l’« islamophobie » ? Tout son être est imbibé d’une Nouvelle révélée il y a plus de 2000 ans qu’il perpétue et vivifie dans l’ignorance la plus complète et, peut-être même, avec la conviction de devoir s’en éloigner au nom de l’idéal d’émancipation des Lumières, de la Raison éclairant une principielle neutralité républicaine.

Que le Christ soit ainsi rendu à l’anonymat le plus oublieux par une époque qui ne cesse de faire chuter les majuscules, les hiératismes et autres verticalités tout en prônant ardemment l’horizontalité du care en faveur des déshérités (de préférence s’ils ne sont pas chrétiens), pourrait rendre mélancolique. Mais à bien y réfléchir, ce renversement paradoxal n’est-il pas au fond l’essentiel du message évangélique : la victoire trans-temporelle de l’infinie faiblesse ? Mystère dont le sens destinal dépasse le cadre de ces quelques lignes.

[Valérie TORANIAN a eu récemment les mots courageux et la force d’âme pour dénoncer faits et chiffres à l’appui la christianophobie qui prospère dans un silence assourdissant…]

Illustrations : La Crèche de l’église Saint-Eustache à Paris et Giovanni Bellini, La Présentation au Temple (c. 1460), Venise, Fondazione Querini Stampalia – photographies ©LeLorgnonmélancolique.

Prochain billet le 31 décembre.

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Patrick Corneau