Patrick Corneau

Grâce à Antoine de Rosny, dont il est l’un des meilleurs spécialistes actuels, Suarès est désensablé avec bonheur dans le 26ème volume de la belle collection Ainsi parlait… Dits et maximes de vie éditée par Gérard Pfister chez Arfuyen. C’est plus qu’opportun car le cas de Suarès est des plus singuliers. Bien que cet homme solitaire et presque sauvage ait été salué comme un maître par quelques-uns des plus grands esprits de son temps, il est demeuré toute sa vie et il demeure encore un écrivain « notoirement méconnu » selon la formule qu’utilisait Vialatte pour se présenter.

André Gide ne manquait jamais de le citer en tête des hommes de sa génération, sur le même rang que Proust, Claudel et Valéry. Les hésitations de Gide devant l’auteur de Voici l’Homme (1906) indiquent bien les difficultés de Suarès. « Passé une heure avec le livre de Suarès, dit Gide, exaspéré par le pathos et le faux sublime de cet esprit. » D’un autre livre, Gide dira : « … les plus belles pages s’élèvent à une beauté si surprenante que l’on oublie le mal qu’on eut parfois à les atteindre. Il faut en prendre son parti avec ce prodigieux écrivain : il enthousiasme aussi naturellement qu’il rebute… »

Tout cela est vrai. Les coups furieux, portés dans tous les sens et sans pitié ni mesure à nombre de ses contemporains, n’ont pas aidé Suarès à se faire une réputation. Pourtant c’était, avec tout cela et le reste, un grand amoureux de l’existence – amoureux de la France, de l’Italie, de la Provence et de la langue, de la littérature françaises. Et un mélomane émérite. Ses portraits de villes, Le Voyage du condottiere (Venise), Marsiho (Marseille, sa ville natale) Cité, nef de Paris, de grands écrivains, Trois Hommes (Pascal, Ibsen, Dostoïevski), Trois Grands Vivants (Cervantès, Baudelaire, Tolstoï) et vingt autres portraits de poètes (Goethe), de musiciens comme Debussy, Wagner, Beethoven, devraient en fin de compte assurer la survie de son œuvre.

André Suarès versait parfois dans le style endimanché, cérémonieux, emphatique, mais c’était un grand écrivain par ses envolées romantiques, ses colères magnifiques (contre les professeurs, les théologiens, les érudits, les journalistes et ce qu’il appelle l’automate dans l’homme autrement dit l’asservissement à la technique…), son amour intransigeant de la vie. Mélange de ferveurs et de fureurs, il se livrait, quand il en avait le temps, à d’insignes exercices d’admiration. Il excellait, notamment, dans les portraits de ses confrères et consœurs, les écrivains. Il admirait et dénigrait. C’était son (double) métier en quelque sorte.
Suarès est souvent féroce avec ses modèles (Napoléon, Victor Hugo), et même ceux qu’il admire ne sont pas à l’abri d’une intuition soudaine qui met à nu le désordre ou la faiblesse qu’aucun homme n’évite. Cet ennemi si clairvoyant du romantisme ne peut écrire sans passion. Ce franc-tireur des lettres, à la fois intrépide et tourmenté, ne plaisait pas à tout le monde. Aussi après sa mort, est-il resté l’éternel marginal de notre littérature, qu’il faut régulièrement tirer de l’oubli et de sa solitude. « Ma vie est comme un miroir au milieu du désert ; il sera brisé sous le sable, que personne n’aura vu le ciel qu’il reflète » écrivait-il dans une lettre à André Gide (juin 1912).

Suarès n’était pas commode. Il n’aimait pas les compromis, encore moins les compromissions et les complaisances, comme en témoignent ses textes politiques. Il ne ménageait personne, ni les vivants ni les morts, ni les gens ni les régimes. Il a été l’un des premiers à dénoncer à la fois la dictature stalinienne, le fascisme italien et la barbarie nazie. Bref, tous les totalitarismes… En 1934-1935, il avait écrit un dérangeant « réquisitoire contre le nazisme », mais Grasset, son éditeur, avait retardé la publication de ce texte, pour ne pas irriter ni même contrarier nos voisins d’Allemagne*. André Suarès n’avait cure de ces délicatesses et de ces pusillanimités diplomatiques. Il se faisait immanquablement beaucoup d’ennemis lorsqu’il pressentait le pire par sa virulence courageuse et son prophétisme comme dans Vues sur l’Europe (1939). Dur est le métier des Cassandres : « C’est peu de n’être cru : mais n’être pas ouï ? » disait-il…

Cela n’empêche nombre d’écrivains, d’intellectuels, de l’avoir lu et admiré. Quelques-uns ont salué la noble grandeur du Condottiere ; beaucoup l’ont reconnue sans la dire. Après Gide, on évoque l’aveu de Malraux : « Pour nous, au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès. » Comment oublier l’opinion de Montherlant : « André Suarès est un des plus beaux écrivains français de ce siècle, et non seulement par le talent, mais par le caractère » ? Rouault, Bourdelle, Romain Rolland, Péguy, Bergson, Miguel de Unamuno, d’Annunzio, Zweig, Paulhan et tant d’autres ont été des amis de l’écrivain et ses plus fervents compagnons de route.

Nous, lecteurs du XXIe siècle avons-nous les mêmes raisons que ceux du siècle dernier de lire et d’admirer Suarès ? Des pans de son œuvre ont, il est vrai, beaucoup vieilli. Son unique tragédie n’a pas réussi à renouveler l’antique et ses recueils poétiques, à part quelques éclats, sont presque toujours d’une aridité surannée. Mais l’imposante correspondance qu’il eut jusqu’à sa mort avec de nombreux destinataires en font un inlassable et merveilleux épistolier !

En un demi-siècle de vie créatrice, Suarès a livré une œuvre variée, abondante – une centaine de titres sans parler des vingt mille pages des carnets conservés à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet – dont la lecture scrupuleuse et aimante d’Antoine de Rosny a extrait 451 joyaux méconnus ou oubliés. On ne fait bien connaissance avec Suarès qu’en acceptant de suivre le conseil que l’auteur donnait à son protecteur Jacques Doucet : en le lisant à « petites gorgées ». Si le conseil s’appliquait à Variables (1929), il est recommandé au présent ouvrage « tant on y trouve la quintessence d’une pensée experte en distillerie stylistique » comme dit élégamment Antoine de Rosny.

Dans ses grands moments, les mots pressés, lumineux et durs d’André Suarès frappent comme des balles. Un homme s’avance, et ses yeux, sa voix, son âme brûlent encore sur la simple page de papier. Ainsi nous parle cet irascible amoureux de la vie. Écoutons-le.
* Risques qui lui vaudront outrages, menaces et censures diverses – Daladier, Vichy et les nazis (liste Otto). Proscrit, à soixante-douze ans, par les lois de Pétain en 1940, à cause de ses origines juives, il sera obligé de fuir. Traqué par la Milice et la Gestapo, muni de faux papiers, Suarès connaîtra un sort tragique, unique chez un écrivain de son rang, dans sa génération.

S’il y avait un parti de la vérité, j’en sortirais pour rester fidèle à la vérité.

Ainsi parlait André Suarès, textes choisis et présentés par Antoine de Rosny, coll. « Dits et maximes de… », éditions Arfuyen, 2020. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : photographie d’André Suarès (origine inconnue) / Éditions Arfuyen.

Prochain billet le 03 octobre.

  1. Robinet says:

    Magnifique article, une fois de plus! Et l’envie d’acheter un nouveau livre. Merci, cher Patrick Corneau pour tout ce que vous m’offrez. J’ai recopié trois citations de Suarès. Je connais très peu et très mal cet auteur, si ce n’est par Gide… Amicalement. Jacques

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