Patrick Corneau

Après trente ans de l’ère Heisei (1989-2019) le Japon est entré le 1er mai de l’année dernière dans l’ère Reiwa, formule qui a été traduite dans la presse internationale par Belle Harmonie. Qu’en est-il véritablement ? Au-delà des nomenclatures mythologico-religieuses, le Japon est-il bien cet « empire de l’harmonie » que vante nombre de voyageurs, souvent sous l’emprise d’un regard fasciné par le spectacle de ce qui les met au plus loin de leurs habitudes, donc empreint de tous les charmes trompeurs de l’exotisme…
Pour sa part, Corinne Atlan, la grande traductrice d’auteurs japonais classiques et contemporains (une soixantaine de titres dont Haruki Murakami), a préféré traduire Reiwa par Harmonie Ordonnée*. Elle s’en explique dans un entretien avec Zoé Balthus avec d’irréfutables arguments philologiques et historiques, faisant remarquer que la notion d’ordre peut introduire une nuance de sens prescriptive, suggérant que l’harmonie puisse être quelque peu obligatoire, donc un peu pesante. Beaucoup de choses au Japon fait-elle remarquer sont ambivalentes : il y a Omote, l’endroit, et Ura, l’envers. Et l’envers a souvent, ajoute-t-elle, plus d’importance que l’endroit… En éclairant le double sens des mots, « en tant que traductrice, dit-elle, je ne peux pas choisir uniquement le côté agréable de la version officielle, il faut aussi faire entendre le revers », Corinne Atlan donne la clé de l’approche à fois empathique et globale, raisonnée et rêvée, réaliste et onirique qu’elle a du monde japonais – car c’est bien un monde en soi où le langage, la culture et l’histoire sont structurés par une même et forte idiosyncrasie, exprimée souvent par l’étrangeté, soit le sentiment « d’être sur une autre planète ».

Cette vision, Corinne Atlan nous la fait partager dans un récit sur Kyôto, ville qu’elle connaît parfaitement puisqu’elle y vit. Un automne à Kyôto – paru chez Albin Michel en 2018 – retrace un parcours guidé par le goût de la rêverie, de la rencontre et de la surprise (le ah !). Ne vous attendez pas à lire un guide chic flattant un pittoresque facile entre clichés et bonnes adresses. Un automne à Kyôto est un essai intimiste dans lequel Corinne Atlan invite à la flânerie au cœur de l’ancienne capitale nippone, point de départ à d’introspectives réflexions sur cette société et sa culture qu’elle explore en profondeur, dans toutes les subtilités de la langue. Langue dont la connaissance s’appuie sur la fréquentation des textes majeurs de la littérature japonaise, qu’elle soit classique ou moderne, prose ou poésie (haïku) abondamment cités, souvent dans une traduction personnelle de l’auteure car la dimension visuelle de l’idéogramme, non abstraite, propre aux caractères kanjis ouvre davantage le sens à l’interprétation que ne le permet notre alphabet.
Le fait d’être confrontée à la tâche impossible de la traduction rend Corinne Atlan prudente quant à la transmission et au dialogue interculturel. C’est un point décisif qu’elle souligne ainsi : « Comment imaginer que la rencontre avec les Japonais et leur culture, puisse ne passer que par ma propre langue, et jamais par la leur ? Même la traduction – je le sais bien – ne peut rendre compte totalement de là d’où elle vient. Quelque chose résiste, qui ne peut être dit. » Cette prévention, je dirais cette humilité, motivée par la conscience qu’un noyau d’indicible demeure (quel que soit le talent du traducteur ou de l’écrivain) confère à Un automne à Kyôto une sorte de sceau de confiance, de véracité intrinsèque qui en fait tout le prix pour nous, lecteurs.

Le charme de ce livre réside d’abord dans sa composition, puisqu’il se présente comme un journal de bord poétique où Corinne Atlan consigne un peu à la manière des Notes de chevet de la grande Sei Shônagon ses impressions fugaces au cœur de la capitale spirituelle du Japon entre deux dates : son retour de France à la mi-septembre et un départ au seuil de l’hiver. Un patchwork nonchalamment (en fait savamment) agencé pour raconter l’embrasement puis le déclin de l’automne en une multitude de moments choisis entre les pluies orageuses de fin d’été et le froid coupant de l’hiver. Chaque mois est célébré dans une séquence où s’entrelacent « moment(s) de la saison », « choses » (agréables, surprenantes, lues, amusantes) et « fragments » (odeurs, saveurs, décryptages, architecture, sons). Un peu à la manière du haïku dont la vocation est de « répertorier l’ensemble du réel, le classer au plus près du regard. Conserver la trace de l’instant éphémère qui à peine advenu nous échappe » et ceci, non par l’intermédiaire de concepts comme le ferait un cartésianisme occidental, mais par le biais des perceptions et sensations (sans oublier la ahité des choses, « cela dans les choses qui fait ah ! » selon Claudel).

Ayant élu domicile dans une ruelle paisible, non loin des frondaisons humides et des pierres tombales des pentes du quartier de Yoshida, c’est par petites touches impressionnistes riches en couleurs automnales que Corinne Atlan restitue avec douceur l’ambiance de cette ville entre splendeur, plénitude et évanescence dans l’impermanence éternelle. C’est un plaisir de la suivre déambulant à pied, à vélo, dans le dédale des rues, sur les rives de la rivière Kamo qui « scintille comme une laque noire », ou bien arpentant les tatamis dorés ou les planchers lustrés des temples de bois à la poursuite de « l’impalpable ». Avec en sourdine, la claire conscience que la « réalité est tissée d’illusions ».
En lectrice de Matsuo Bashô, Haruki Murakami, Keiichiro Hirano, Jakuchô Setouchi, Paul Claudel, Nicolas Bouvier, Michel Butor ; en compagnie d’amis de passage, de résidents kyôtoïtes, de voisines de quartier conviés à des visites (jardins zen, temples, dégustations culinaires) ou excursions, elle s’interroge : « Que faire face à cette poignante instabilité de l’existence, sinon cultiver une conscience aiguë de l’instant présent ? »

Kyôto est dépeinte en « lanterne magique : selon la direction du faisceau de lumière, différents cadres s’éclairent, déployant de fascinants récits du passé, puis plongent de nouveau dans l’ombre, tandis que d’autres s’illuminent à leur tour. Le spectacle n’est jamais le même, et il est infini. »
En vérité, Kyôto ne s’offre jamais. Cette contemplative bouddhiste de cœur le sait : la ville se dérobe sans crier gare, s’efface comme si l’impalpable qu’elle vous a offert n’était qu’une illusion de souvenir. Alors il faut quitter Kyôto en vertu de cette loi de l’art de la magie selon laquelle il faut faire disparaître l’objet pour mieux le faire réapparaître : « C’est pour cela peut-être que je dois quitter Kyôto quelque temps. Pour conserver un regard neuf et m’assurer à mon retour, au début de l’année nouvelle, d’un enchantement pareil à celui de la « première rencontre** ». Pour réactualiser à l’infini la présence de cette ville en moi. Que jamais elle ne sombre dans l’opacité du quotidien, de l’habitude. Qu’elle reste en moi à la fois l’ailleurs impossible à atteindre dont je rêvais adolescente, et le précieux fantôme qui flotte dans ma mémoire, reflet de paysages disparus, trace d’un monde qui devient peu à peu anachronique. »

Je ne saurais quitter Corinne Atlan sans signaler son Petit éloge des brumes dans la collection Folio 2 euros. 114 pages de pur enchantement pour les néphélibates ! Son exploration des brumes, brouillards et autres nuées beaucoup moins météorologique mais plus éclectique et métaphorique que celle de Luke Howard est d’abord une tentative de comprendre le secret de son goût pour les langues et la traduction qui dépasse peut-être une simple vocation pour se révéler être une complexion, un mode d’être au monde : « En choisissant d’étudier le japonais, j’étais seulement portée par un rêve d’évasion et par une vague intuition. Mais d’emblée, la proximité, voire l’adéquation, de cette langue avec le monde sensible et ses phénomènes les plus ténus a emporté mon adhésion. Sur ces terres de brume, de pluies et de fumerolles qui ont développé un attrait particulier pour l’impalpable, le qualificatif « aimai », – vague, flou, ambigu – dont l’étymologie désigne un soleil obscurci par les nuages, caractérisait tant la langue japonaise, polysémique et volontiers allusive, que la mentalité de l’archipel ».
Avec une écriture impeccablement élégante et cultivée, Corinne Atlan nous embarque à nouveau vers sa ville de prédilection mais cette fois-ci en compagnie d’une pléiade d’écrivains, de poètes (Shimei Futabatei, Bachelard, Natsume Sôseki, Celan, Maupassant, Baudelaire, Ryôkan, Mallarmé, Bashô et bien sûr le Tanizaki de l’Éloge de l’ombre), de peintres, d’artistes et architectes (un peu fous) qui tous ont en commun le puissant tropisme du flottement, du flou, voies d’accès à la déprise du réel et à la libération de l’ego car comme le dit Philippe Jaccottet « l’attachement à soi augmente l’opacité de la vie*** ».
* Par ailleurs titre d’un petit livre que Corinne Atlan a publié aux éditions Nevicata en 2016.
** En ouverture à Japon. L’empire de l’harmonie Corinne Atlan fait ce constat qui peut paraître surprenant mais que j’avoue avoir fait aussi : « Je suis arrivée pour la première fois au Japon un jour de fin décembre. En découvrant cet hiver délicieusement autre, je me suis aussitôt sentie à la fois sur l’autre face de la lune et parfaitement dans mon élément. »
*** La Semaison, 1984.

Un automne à Kyôto de Corinne Atlan, Éditions Albin Michel.
Petit éloge des brumes de Corinne Atlan, collection Folio 2 euros, Gallimard.

Illustrations : photographie ©Arnaud Rodriguez / Éditions Albin Michel / Éditions Gallimard.

Prochain billet le 28 juillet.

  1. Vève says:

    Merci pour ce compte-rendu très juste et instructif d’un livre que j’ai découvert au retour d’un voyage au Japon (Kyoto, entre autres). Vous en laissez voir l’essence, la grâce infime, l’éloquence, la force d’évocation! Après cette lecture, « j’ai appris à penser depuis l’ailleurs » (les mots d’Atlan) et mieux compris la « leçon de sagesse » de Kyoto – vous aussi peut-être… En tout cas, vous le dites de belle façon.

Répondre à Vève Annuler la réponse.

Patrick Corneau