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La petite chambre qui donnait sur la potence

Patrick Corneau

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, le Sundgau (région d’Altkirch), Nathan Katz (1892-1981) est l’un des plus grands auteurs alsaciens au XXe siècle par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité. C’est une belle découverte littéraire que je dois aux éditions Arfuyen qui viennent de traduire le premier livre de Katz après avoir publié la quasi-totalité de son œuvre poétique, découverte grâce à Guillevic. Ce petit livre La Petite Chambre qui donnait sur la potence (Das Galgenstüblein) a pour sous-titre Un combat pour la joie de vivre, ce qui peut sembler quelque peu contradictoire si l’on rapproche les mots. En 1914, Katz est mobilisé dans l’armée allemande, blessé au bras par une balle, il est soigné à Tübingen, puis envoyé sur le front russe, prisonnier à Nijni-Novgorod avant d’être rapatrié en passant par Archangelesk. C’est lors de cet exil douloureux qu’il écrit ce témoignage. C’est l’un des écrits les plus optimistes, les plus revigorants que j’ai lu depuis longtemps. Et Dieu sait que les temps actuels ne portent pas à de tels sentiments. D’où la vraie bénédiction apportée par ce condensé de joie pure, sans façon, porté par le seul appétit de vie.

Revenons sur la vie de cette personnalité hors normes. Nathan Katz est né le 24 décembre 1892 à Waldighoffen dans le sud du Jura alsacien, une région où l’on parlait une forme particulière du dialecte alsacien, le haut-alémanique, proche des parlers de la Suisse dite alémanique. Autodidacte mais ouvert sur le monde par ses lectures, sa culture, ses contacts et ses voyages, Nathan Katz est malgré tout resté dans toute son œuvre dialectale, ses poésies comme ses contes et récits ainsi que son unique pièce de théâtre (Annele Balthasar) profondément centré sur le petit monde paysan qui l’entoure. Et pourtant il a bien parcouru le monde. D’abord par ses découvertes littéraires, comme le raconte Yolande Siebert sa biographe : Goethe, Schiller, Heine, Hölderlin, Rilke, Racine, Balzac, Verlaine, Péguy, Tolstoï, Shakespeare, Edgar Poe, Byron, Euripide, Sophocle, Platon, Aristophane, le Persan Hafiz, l’Indien Kalidasa, le Bengali Tagore, les poètes chinois Li Po et Du Fu, etc. Mais professionnellement aussi après la guerre, car n’ayant aucune envie de reprendre la boucherie de son père, il devient représentant de commerce et voyage d’abord en Europe (France, Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Pays-Bas) puis en Afrique du Nord. En 1939 il se trouve par hasard à Périgueux où il est mobilisé dans l’armée française cette fois-ci, en Afrique du Nord. Démobilisé, il se retrouve à Limoges et y reste jusqu’à la fin de la guerre. À Limoges, Katz fait la connaissance du jeune Georges-Emmanuel Clancier. Il a aussi l’occasion de rencontrer en 1942 Paul Valéry. Rapatrié en Alsace, il exerce à partir du 1er février 1946 et jusqu’à sa retraite en 1958, les fonctions de bibliothécaire à la Bibliothèque Municipale de Mulhouse.

C’est un peu par hasard que ce texte d’abord publié en 1920 a été redécouvert. Le traducteur Jean-Louis Spieser s’en est expliqué sur son blog : « J’ai eu la chance d’en dénicher un vieil exemplaire, qui m’a fait aller de découverte en découverte ! Première surprise, tout le recueil est en allemand, alors que je pensais que Katz n’avait écrit qu’en alsacien… Très vite j’ai été ébloui par l’humanité et la bonté qui se dégageaient de ce texte. »
Complètement à rebours de ce qu’on pourrait attendre, là où d’autres prisonniers se seraient plaints et auraient décrit un univers carcéral atroce, le jeune Nathan de 23 ans s’émerveille de la beauté de la pluie qui brille sur la potence qu’il voit depuis la petite pièce dans laquelle il dort dans ce camp au fin fond de la Russie. « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !… Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluie brillantes*. » Bien que souffrant, déplacé à des milliers de kilomètres de son pays, cet homme va élever l’énergie spirituelle qui l’habite à des hauteurs psychiques, morales – et même de simple dignité humaine – exceptionnelles. De ces mois d’internement et de travaux forcés, Katz ne retient pas les privations, la faim, le froid mais la découverte d’un pays au climat rude et des rencontres, des amitiés. Une force en lui, un peu semblable à celle qui anime Etty Hillesum aux pires moments dans le camp de Westerbork, le pousse à renverser l’affliction en « combat pour la joie de vivre ».

La vie de captivité évoquée va donc bien au-delà de l’anecdote, sans pour autant s’exalter dans le lyrisme. C’est le journal d’une metanoïa, d’une transformation intérieure qui est aussi une libération, affranchissement des servitudes du quotidien pour aller à l’essentiel : ne voir que le meilleur côté des choses, au lieu de se recroqueviller sur soi, s’ouvrir au monde tel qu’il est, à l’amour de l’autre qui toujours habite celui qui sait transcender les aléas de l’Histoire et ses misères. Il y faut un don sans doute, mais cela ne suffit pas s’il n’y a pas une volonté agissante, un vouloir-vivre qui prend ici le parti pris d’une attention extrême aux choses, aux phénomènes du monde. La leçon de Simone Weill est déjà entendue : « L’école, disait-elle – et la poésie dirons-nous, n’a pas d’autre destination sérieuse que la formation de l’attention. » Il suffit à Katz d’apercevoir la lueur de sa bêche qui « scintillait dans les lueurs de l’aurore » pour sublimer ce trivial détail en la conscience pleine de joie du travail accompli. Ce petit détail le reconduit au sens profond de toute tâche abouchée aux travaux de la terre, semaison, moisson, etc. rythmés par le cycle des saisons et des jours. N’y a-t-il rien de plus beau, de plus noble au monde ? Cette « morale » du travail physique (agricole ou industriel) condense en elle l’humanité de l’homme et mérite la plus haute admiration. Katz est un anti-Rimbaud, la vie n’est pas « ailleurs », éternelle illusion de la jeunesse, sa conscience poétique le ferait plutôt souscrire à la position d’Emerson qui disait : « Je ne demande pas le grand, le romanesque, le lointain, j’embrasse le commun, j’explore le familier, là-bas, et je suis assis à leurs pieds. » Katz ne conforte pas le mythe européen de la poésie avec un grand « P ».

Parfois cette attention se porte non sur la réalité mais sur un souvenir qui surgit et insiste dans les moments d’ennui ou de nostalgie : Katz se souvient des pots de géraniums rouge feu devant la fenêtre de sa chambre, chez lui à Waldighoffen, son pays qui est comme un grand jardin : « Ganz ein Garten, meine Heimat ». Il a une pensée émue pour le vieux poirier qui continue de vivre là-bas, il a perdu ses plus solides branches, il a été fendu et brûlé par la foudre mais, vaille que vaille, il continue à verdir et grandir ; face à cette force persévérante, le poète éprouve à la fois une forme de respect (Ehrfurcht) et une gratitude devant les merveilles, les mystères que la vie nous offre par dessus les tourments et tribulations d’une humanité toujours occupée à s’entretuer.
Sur la notion de Heimat, mot que l’on peut traduire par « terre » ou par « pays », concept qui continue à être déformé et instrumentalisé par les passions tristes des thuriféraires d’un État-nation frileusement replié derrière ses frontières, j’ai trouvé d’admirables pages que je donne ici en extrait. Elles sont une belle leçon de tolérance et d’ouverture à l’universel, car comme l’affirme clairement et noblement Nathan Katz : « Celui qui aime vraiment, du fond du cœur, sa terre ne pourra jamais devenir chauvin. »

A une époque où flamboie le festif de pacotille, la foire aux vanités d’un individualisme aveugle, la frivolité et le cynisme froid sous leurs formes les plus kitsches, où l’on s’acharne à briser « l’illusion lyrique » et cultiver l’ironie décapante, où le désert de l’insignifiance humaine croît dans la dévastation de la planète, la voix de Nathan Katz, par sa simple humanité, nous fait l’effet d’un baume, elle revivifie l’âme et la nettoie de toutes les scories dont la post-modernité l’offusque pour la nier, ou la faire sombrer.
« Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre littéraire, écrit Jean-Paul Sorg dans sa préface. C’est mieux que cela ! » Oui, c’est une confession singulière, un journal de l’âme d’une grande originalité mêlant poèmes, récits sobrement élégiaques, paraboles et méditations philosophiques. Sa fraîcheur poétique, sa foi dans le logos et une forme de naïveté fervente où transparaît la figure du Christ et l’impératif de l’amour font que ce texte à nul autre pareil prend place doucement – à pas de colombe – dans le champ de la littérature spirituelle mondiale, cent ans après sa première édition.
* Ce passage m’évoque curieusement (et dans un tout autre esprit) le premier chapitre de L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera où ce dernier médite sur l’éternel retour, avant de conclure : « Les nuages orange du couchant éclairent toutes choses du charme de la nostalgie ; même la guillotine. »

La petite chambre qui donnait sur la potence : Un combat pour la joie de vivre de Nathan Katz, traduit de l’Allemand par Jean-Louis Spieser, préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg, collection « Les vies imaginaires », éditions Arfuyen, juin 2020. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : photographie de Nathan Katz photo ©DNA / Éditions Arfuyen.

Prochain billet le 8 juillet.

  1. Liliane Breuning says:

    Cette histoire de potence… J’ai grandi avec une mère allemande en Alsace et elle parlait souvent de « GalgeHumor ». J’ai fini par comprendre, d’abord ce que c’était (l’humour de potence) et finalement, que c’était la caractéristique même de l’esprit alsacien (mais un Alsacien ne l’avouera jamais, même sous la potence!). Ce n’est finalement pas très loin de l’humour juif. Merci, cher Lorgnon, d’avoir évoqué ce grand poète qu’est Nathan Katz dont même les Alsaciens ne parlent plus beaucoup et aux Editions Arfuyen qui font un bien beau travail. Bon été à vous – Votre fidèle lectrice, Liliane Breuning

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Patrick Corneau