Patrick Corneau

J’ai déjà évoqué ici la figure de Jean Cau, merveilleux auteur de Croquis de mémoire où il porte le portrait à un art rarement atteint en littérature entre « plus vrai que l’original » et assassinat en règle. Bien évidemment le nom de Sartre revient régulièrement sous la plume de l’ancien secrétaire et se clôt sur un portrait de l’auteur de L’Être et le Néant où l’on sent une tendresse retenue qui ne s’est jamais éteinte. De Sartre « le plus gentil, le plus simple, le plus dépouillé d’attitudes, le moins putain des hommes », Jean Cau évoque l’absolu mépris de l’argent, la folle et sainte générosité, le langage cru, le goût des femmes, la peur de perdre du temps. Et son goût de l’engagement politique via sa très renommée et recherchée signature…

« Restait, certes, la politique quotidienne. Forcément, au spectacle de Sartre maniant de temps en temps les haltères du politique, d’innocentes et innombrables personnes et personnalités croyaient que c’était là son exercice favori et sa préoccupation essentielle. Et de l’accabler avec des demandes de signatures, de suppliques pour qu’il prit « position », de prières afin qu’il appuyât un « manifeste »… C’est d’Astier (de la Vigerie) qui un jour me dit sur telle affaire dont j’ai oublié l’objet :
— C’est très grave. Il faut réagir. Sartre doit pousser un cri.
J’exposai à Sartre quelle était « l’injustice » (ou « le crime », ou « l’infamie », je ne sais plus) en train de se perpétrer.
— Et alors ?
— Alors, d’Astier estime que vous devez pousser un cri.
— Poussons, poussons ! Il faut que je signe?
— C’est ça.
— Je signe !
De ce jour, « pousser un cri » devint, dans le vocabulaire utilisé entre Sartre et moi, une scie.
— Rien de neuf ce matin ?
— Non, ça roule.
— Vous avez vu « Tape-dur » et « Beurre sur Tête » pour le fric ? (Un de nos bailleurs de fonds, personnage à accent d’Europe centrale, aimait répéter, pour éliminer ses rivaux dans la course aux signatures de contrats: « Attention, méfiez-vous. Untel a beurre sur tête… » Mystérieuse expression sur laquelle Sartre et moi nous étions penchés pour en conclure qu’avoir
« beurre sur tête » devait s’appliquer à de louches individus, bohémiens, tsiganes, voleurs de chevaux, qui dans la mythologie des steppes s’oignaient le chef de lard, de beurre… D’où, nouvelle scie. « Vous croyez, Cau, qu’on peut se fier à ce type ? Il n’aurait pas beurre sur tête, par hasard ? »)
— Oui, ça va.
— Bon, je vais me raser.
— Ho ! Attendez ! J’oubliais ! Il y a X… qui vous demande de pousser un cri. Il faudrait signer…
— Signons, signons. De quoi s’agit-il ?
— D’un Espagnol qui… Ou d’un Grec, d’un Noir américain, d’un manifeste pour…, d’une lettre ouverte à…
— D’accord. Poussons un cri.
Et mon homme disparaissait en coup de vent dans la salle de bains pour y effectuer ses ablutions en chantonnant, d’une voix grave, des airs à l’indiscernable musique. »

En bonus : portrait de Gaston Gallimard.

Croquis de mémoire de Jean Cau, Collection La petite vermillon (n° 267), nouvelle édition, La Table Ronde, 2018.

Illustration : photographie ©Getty Images.

Prochain billet le 20 avril.

  1. Serge says:

    Sartre ce n’était pas ce type qui incitait au meurtre des colons pour libérer les colonisés pendant la guerre d’Algérie, ou bien qui pensait que les révolutionnaires de 1793 n’avaient pas assez tué, ou que le notaire de Bruay en Artois était forcément coupable, ou que Camus devait arrêter de dire que Staline était un criminel, ou
    copain avec tous les dictateurs criminels pourvu qu’ils fussent communistes?

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