Patrick Corneau

Étrange cette injonction d’activité, d’agitation avidement entérinée par les confinés dans leur pénates. Il faut s’occuper coûte que coûte, tuer le temps jusqu’à ce que mort (de qui?) s’en suive. Les médias et les réseaux sociaux sur internet ne cessent de convier le bon peuple connecté à de multiples et incessantes occupations aussi diverses que futiles ou vulgaires. L’important étant que vous n’ayez pas une minute à vous. C’est comme s’il fallait reproduire indoor la vie fébrile (mal)heureusement interrompue outdoor… Quelle folie ! La mobilisation infinie des corps et des esprits ne peut être interrompue, pas de hiatus possible même en période de pandémie. Vous serez affairés quoi que vous vouliez, fassiez, pensiez. C’est votre destin, vous ne pouvez vous y soustraire. Et on vous traquera via vos écrans dans les réduits les plus privés de votre home… Quand aux élèves pas d’école virtualobuissonnière, la webcam vous a à l’œil !

ENNUI ? Que nenni ! N’y pensez pas !

Or j’aime à m’ennuyer, l’ennui m’est indispensable. J’éprouve même en de certaines circonstances un certain plaisir (trouble diront certains) à m’y livrer (les fameuses chloroses littéraires de Sainte-Beuve et de Huysmans ?).
Je voudrais donc ici défendre cette disposition fondamentale de l’homme – car l’ennui est le propre de l’homme et non le rire comme on le prétend si légèrement.
« Si les singes savaient s’ennuyer, ils pourraient devenir des hommes. » Johann Wolfgang von Goethe

Hypothèse forte : l’ennui est ce qui fait d’un homme (ou d’une femme) quelqu’un d’intéressant, d’estimable, d’habituellement supportable. Les gens qui « savent s’ennuyer » ont appris à douter du sens de la vie ; ils ont remplacé les points d’exclamation par des points d’interrogation, cela les rend naturellement plus « philosophe » et en fait une compagnie d’un commerce agréable.
Autrement dit, méfiez-vous des surbookés, des agités du bocal, des mouches du coche, des fourmis hyperactives, des lièvres sprinters, des puces qui sautent à gauche à droite, des danseurs de Saint-Guy : quelque chose chez eux ne tourne pas rond.
Gardez-vous des possesseurs d’agendas obèses, de feuilles de route, de plannings gorgés de post-its… Danger !

L’ennui existe-t-il pour tout le monde ? Non. Ma tendre moitié me dit qu’elle ne s’ennuie jamais. Sa vie intérieure est suffisamment riche, dit-elle, pour ne laisser aucune place au vide, à la vacance… Et même, elle m’avoue ne pas savoir ce qu’est au juste l’ennui. Je lui réponds que c’est bien dommage, qu’elle perd une occasion de se mieux connaître. Elle me rétorque qu’il s’agit d’une « lubie », une mode inventée par quelques écrivains dandys pour se rendre intéressants…
Bien.

Il est vrai que la complexion de chacun détermine son penchant ou pas à l’ennui et la façon de le « gérer ». Les sensibilités littéraires auront tendance à transformer leur ennui en un art de l’observation. D’où la vogue des « journaux de confinement » qui pullulent selon des gradients très divers entre ouverture au monde et retour sur soi dubitatif ou complaisant, entre extraversion et intimité. Ainsi, c’est souvent l’ennui ou la crainte de ce « monstre délicat » qui pousse à explorer le « baromètre de l’âme ».

L’ennui n’existe que si l’on en parle, sa réalité n’est attestée que par le discours qu’on porte sur lui. Or je constate peu de revendications explicites d’ennui. L’ennui est indéniablement là, mais on n’ose pas en parler : il est ressenti comme une chose un peu honteuse, que l’on hésite à avouer. Le faire serait dévalorisant : révéler que l’on n’est pas capable de s’assumer à travers une saine occupation, bref que l’on manque de « dynamisme » serait préjudiciable. La vieille condamnation judéo-chrétienne de la paresse n’est pas morte… Sur ce plan les enfants sont moins inhibés que les adultes.

L’exprimer oui, mais comment ? Il y a une difficulté qui n’est pas que psychologique ou sociale, elle est intrinsèque à la nature même de l’ennui : comment exprimer par des mots le sentiment de vide, le flou d’un mal-être, le vague à l’âme ? Il n’y a pas mille manières. Soit la plainte directe : « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire… » (magnifique Anna Karina dans Pierrot le fou) ou le passage par la métaphore : « s’ennuyer ferme », mais que signifie au juste le « ferme » ? Ou par cette saisissante image, en forme d’oxymore, évoquant le sentiment d’accélération du monde contemporain : « se faire chier à cent à l’heure », utilisée, dit-on, dès les années 40. Variante : « s’ennuyer à cent sous de l’heure ».

L’ennui est ce moment de disponibilité psychique où la réminiscence est possible : fenêtre ouverte sur notre intériorité, où nous appréhendons notre socle mémoriel. Occasion rare comme le soulignait déjà Walter Benjamin : la surexcitation contemporaine rend ces rendez-vous plus difficiles et plus épisodiques. Notre nature contemplative souffre de ne pouvoir se laisser aller au plaisir de l’évocation dans ces moments entre l’ennui et le songe, l’éveil et le rêve où le temps semble suspendu.

L’ennui (comme aussi l’anxiété, l’attente) amène à l’expérience du « temps pur » même si, à un moindre niveau, est aussi envisageable une appréhension du temps « dérivée » à travers des activités apparemment frivoles telles que musarder, vagabonder, traîner, glander, flâner, rêver… Des états ou moments où l’on est pensif, dans la lune ou les nuages, bayant aux corneilles… On parlera alors d’un « bon ennui », voie d’accès à une expérience de type métaphysique. Les plus hardis pourront alors s’avancer vers l’immense édifice interprétatif qui va allègrement de Sénèque à Heidegger et Levinas, parcours philosophique croisant la théologie et la science des humeurs. D’autres, ayant l’ennui mauvais comme on « a le vin mauvais » verront lors d’une crise le voile de l’illusion se déchirer révélant l’absurdité du réel et conséquemment la niaiserie d’une explication…

L’attention comme antidote à l’ennui. Pour Malebranche l’attention « prière naturelle de l’âme » transforme l’ennui « inertie mentale dans laquelle les pensées tournent en rond » en « joie d’avoir un espace de résonance en soi. »
A rapprocher de Baudouin de Bodinat : « Ennui est le nom que l’on donne à ces moments offerts à l’attention, où le monde se propose à nous sans truchements. »

Les formes de l’ennui
– Le repas en famille ou « en couples » – La conversation est conviviale et même enjouée. Tout se passe bien, tout se passe au mieux mais vous savez qu’en fait « rien ne se passe ». La conversation étouffe de son « trop plein », de sa prévisible banalité : il n’est question que de « boulot », du conjoint, des enfants, de leurs notes, de leurs séjours linguistiques… La vie quotidienne, cendre et poussière. Soudain un ennui colossal vous envahit…

– Le dimanche – Le dimanche est le purgatoire de la semaine. On se sent toujours très seul, quel que soit la qualité de l’entourage ; rien n’y fait, c’est un jour sempiternellement long, ontologiquement maussade. Les gens dans la rue regardent d’un air las les devantures des magasins fermés, les jeunes couples poussent des poussettes (les pères surtout avec l’expression sévère du devoir assumé ou, pire, avec l’ennui terrible d’une vie déjà derrière soi). On passe le dimanche à attendre que le lendemain ce soit de nouveau lundi et que tout recouvre une certaine normalité. Bref, dimanche nous sommes là, nous « faisons des heures » comme disent les Portugais, en attendant qu’une étincelle jaillisse à la fin de l’après-midi… Schopenhauer imparable : « L’ennui a sa représentation sociale le dimanche, et la souffrance le restant de la semaine. »

– La province – Approche du maximum de rien du tout : entrer dans n’importe quel bar de province, en France, vers trois heures de l’après-midi. Décor décourageant. Désœuvrement. Accablement sourd, général. Ennui existentiel. Je défie quiconque de tenir.

– L’école – Ce que l’ennui nous y apprend : à regarder vers les cimes les plus hautes des arbres et y découvrir une petite feuille tremblotant dans le vent. De ce spectacle peuvent naître des mondes…

– La politique – Mario Vargas Llosa lors d’un entretien avec Jorge Luis Borges : « Qu’est-ce que c’est, pour vous, la politique, Borges ? – Une des formes de l’ennui. »

– En littérature – Très nécessaire à l’économie de la lecture : il faut des propos un peu obscurs, des observations fades ou même de francs truismes… Ces demi-réussites ne rendent que plus fort le coup d’éclat qu’est la surprise d’une pensée imprévue, hors du commun.

– En musique – La voix diaphane, exténuée et éthérée de Peg Carrothers : il se dégage de ses chansons languissantes comme une fragilité dépressive, une atmosphère ouatée, brouillardeuse et onirique de rêve de fin de nuit.

– En peinture – Andrew Wyeth : un tableau de lui, c’est la monotonie des jours qui passent, la mélancolie poignante des grands espaces, des nuages qui fuient à travers les saisons, des visages ravagés par le travail et l’ennui de vivre. Autre poète du banal, plus urbain, distillant un ennui délicieusement poétique : Edward Hopper. Enfin le silence envoûtant des intérieurs confinés et solitaires : Vilhelm Hammershøi.

– En photographie – Eugène Atget : ses vues sans éclat, monotones, silencieuses de ruelles à peu près désertes d’un vieux bourg de province où subsistent entre les pavés disjoints quelques herbes folles. Un cafard léger émane de ces traces photographiques pensives ; ennui distingué, ontologique qui nous berce comme chez Rousseau dans les Rêveries du promeneur solitaire .

– Le cinéma – L’année dernière à Marienbad (1961) d’Alain Resnais et Alain Robbe-Grillet. Revu récemment sur Arte : je me suis autant ennuyé qu’il y a… 45 ans lorsque je l’avais découvert dans le ciné-club de mon lycée, mais d’un ennui autre. Celui-là était fait d’impatience et d’ignorance, celui-ci plein de la mélancolie des choses qui ne sont plus. Le charme d’un cinéma qui n’existe plus, paradoxalement une froideur, une attente, une lenteur faite d’attention aux êtres et aux choses mobilisées pour une déclaration d’amour à une actrice (Delphine Seyrig) et à un art de l’image disparus. Pas d’histoire, pas de personnages, pas de psychologie. Pour retrouver quelque chose d’approchant à l’écran, de délicieusement ennuyeux et beau, il faut aller voir du côté de francs-tireurs inspirés comme Alain Cavalier, Wim Wenders, ou le Mexicain Carlos Reygadas ou le Magyar Béla Tarr

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D’après Tallemant des Réaux, Louis XIII prenait de temps à autre un courtisan et lui disait : « Mettons-nous à cette fenêtre, puis ennuyons-nous. »

Pascal : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

L’ennui est pour Walter Benjamin « un oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience ».

Jules Renard disait que la vie est courte et qu’on s’ennuie quand même… Phrase que l’on attribue aussi à Samuel Butler. Quant à Diderot : « La vie est courte, ce sont les journées qui sont longues. »

Enfin, petit déroulé de l’histoire de l’ennui sur trois siècles en trois phrases :
1/ L’ennui naquit un jour de l’uniformité. Antoine Houdar de la Motte (1719)
2/ L’ennui naquit un jour de l’université. Honoré de Balzac, Un début dans la vie (1844)
3/ L’ennui naquit un jour de l’uniforme ôté*. Henry de Montherlant, Le Solstice de juin (1963)

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Épilogue – Voici la réflexion que donnait Paul Morand à propos de l’ennui dans l’une de ses chroniques (Chroniques 1931-1954, Grasset, 2013) et qui surprend par sa justesse toujours actuelle même si l’on devine qu’elle fut écrite pendant la Seconde Guerre mondiale (mais ne sommes-nous pas dans une sorte de guerre mondiale ?) : « S’ennuie-t-on de nos jours ? Je ne le crois pas. Il fut possible, hier, de s’ennuyer au milieu des catastrophes historiques parce que la vie n’avait pas atteint cette complication prodigieuse de notre époque. L’individu demeurait désœuvré dans la tourmente. Aujourd’hui, l’infini des embêtements nous submerge, là où la douleur nous laisserait au sec. Des tracas tous les jours perfectionnés deviennent de véritables divertissements. Il y a maintenant tant de variété dans l’absurde, tant de vie dans les fausses nouvelles, tant de contagion dans les propagandes, tant d’ingéniosité dans la culture des pommes de terre en pot de chambre ou dans les formes du marché noir, qu’il est impossible de s’endormir (car on s’endort très bien après de pareilles journées) avec le sentiment du vide. Moralité : les ennuis chassent l’ennui. »

* Montherlant se souvenant de son état d’esprit au lendemain de la Première Guerre mondiale lorsqu’il fut démobilisé.

Illustration : « Soleil du Matin » (1952) de Edward Hopper.

Prochain billet le 12 avril.

  1. Jacques Goorma says:

    Far-niente
    Théophile Gautier, Premières Poésies

    Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
    Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
    J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
    Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
    Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
    Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
    Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
    Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
    Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
    Le puceron qui grimpe et se pend au brin d’herbe,
    La chenille traînant ses anneaux veloutés,
    La limace baveuse aux sillons argentés,
    Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
    Ensuite je regarde, amusement frivole,
    La lumière brisant dans chacun de mes cils,
    Palissade opposée à ses rayons subtils,
    Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
    En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
    Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
    Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
    Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
    Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

  2. Dans ton billet, Patrick, tu nous parles des « chloroses littéraires de Sainte Beuve. J’aime cette expression qui me renvoie à ces végétaux que l’on vient de transplanter. Ils baissent du nez. On les croit moribonds. Ce n’est qu’un état éphémère. C’est plutôt une forme d’acédie comme en connaissent moines et moinesses qui vivent en clôture.
    Le confinement favorise cet état de l’être nullement condamnable pour qui ne croise pas dieu au quotidien.
    Merci Patrick.
    JPP.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, Jean-Pierre, le bon ennui (du confinement) c’est (cela pourrait être) le temps mort, la mesure pour rien dans le tempo de l’existence : entre On et Off. C’est le temps de la maturation, le temps de l’incertitude. Le temps de la disponibilité, le temps des options divergentes qui doivent être confrontées l’une à l’autre. La vie « baisse du nez », on « la croit moribonde », c’est effectivement « un état éphémère »… elle rassemble ses forces pour mieux rejaillir.
      🙂

  3. Druart Patrick says:

    Merci Patrick pour cet article qui m’a fait découvrir des artistes que je ne connaissais pas.
    Lors des échanges téléphoniques plus nombreux en cette période , une des questions rituelles est « tu ne t’ennuies pas trop ? » et ma réponse rituelle (merci Chamfort) est : « Je m’ennuie tellement que ça m’occupe. »

    Merci à Jacques pour ce très beau poème de Théophile Gautier

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Patrick Corneau