Patrick Corneau

Je ne veux plus lire aucun auteur dont on remarque qu’il a voulu faire un livre…
F. Nietzsche

Si je m‘appesantis, tout est perdu.
J. Joubert

 

Dans un monde où chacun est autorisé à écrire (et imprimer parfois), où une multitude rédige un « journal de confinement » (on s’attend à en voir des flopées sur les étals des libraires à la rentrée d’octobre…), je me suis demandé ce que signifie le désir d’expression littéraire, dans un monde où il y a de plus en plus d’« écrivants », rivalisant d’écriture au nom d’un « individualisme expressif » revendiqué comme un droit qui a désormais valeur de norme. Surtout, en remontant la généalogie de ce qui fonde cette pulsion d’affirmation graphomaniaque et de ceux qui l’ont illustré, j’ai senti le besoin d’interroger la posture caractéristique d’une famille d’écrivains de l’intime et du secret. Cette « lignée » qui ne recherche ni visibilité ni reconnaissance – à l’opposé de cet immense orchestre contemporain de plaintes concordantes participant au grand sommeil collectif – cherche dans la littérature un processus d’intensification du langage passant paradoxalement par l’art du peu, le resserrement du plus savant au plus simple, l’esprit de perfection intérieure, la discrétion, la pudeur, la confidence chuchotée auprès de quelques lecteurs fervents formant une postérité feutrée. Parmi ces quelques perles* que les unhappy many ne remarqueront jamais, celle qui possède le lustre et l’orient les plus beaux : Joseph Joubert.

Joubert, l’écrivain qui toute sa vie, a cherché en vain les conditions optimales pour écrire. S’il est vrai qu’il ne renonça jamais tout à fait à écrire un jour un livre, – « Quand je serai grand », dit-il à l’un de ses amis ; « Quand j’aurai circonscrit ma sphère », note-t-il dans ses Carnets -, il ne laissa précisément que ces Carnets (200 en tout rédigés entre 1774 et 1824, soit 1300 pages dans l’édition Gallimard), dans lesquels il n’eut de cesse de s’interroger sur la légitimité de sa pensée, de sa pratique et de son écriture. A la date du 22 octobre 1799, il s’interroge :
« Mais en effet quel est mon art ? Quel est le nom qui distingue cet art des autres ? Quelle fin se propose-t-il ? Que produit-il ? Que fait-il naître et exister ? Que prétends-je et que veux-je faire en l’exerçant ?
Est-ce d’écrire en général et de m’assurer d’être lu ? Seule ambition de tant de gens ! Est-ce là tout ce que je veux ? Ne suis-je qu’un polymathiste ? ou ai-je une classe d’idées qui soit facile à assigner, et dont on puisse déterminer la nature et le caractère, le mérite et l’utilité ?
C’est ce qu’il faut examiner attentivement, longuement, et jusqu’à ce que je le sache. »
Question souvent déchirante et longtemps sans réponse : les Carnets de Joubert sont scandés par une succession de doutes et de certitudes, d’errances et de points d’ancrages, de résolutions et de démissions, d’espoirs et de déceptions. Joubert est un perfectionniste, il reste tributaire de l’idéologie de l’ouvrage « bien fait », et se promet de s’atteler à sa réalisation :
« Attacher ses pensées à des événements passagers qui les emportent avec eux, c’est graver sur le sable, écrire sur les ondes, et bâtir sur l’aile des vents. »
« Monnayer la sagesse. La frapper en maximes, en sentences faciles à retenir et à transmettre. »
Il s’en remet à la force d’une écriture qui l’entraîne à la dérive, en marge de toute littérature concevable à son époque. On peut dire qu’il découvre avant l’heure les surprises heureuses de la sérendipité :
« Ce qui fait qu’on cherche longtemps, c’est qu’on ne cherche pas où il faut et qu’on cherche où il ne faut pas. Mais comment chercher où il faut quand on ignore même ce qu’on cherche ? (…) Heureusement, en s’égarant ainsi, on fait plus d’une découverte, on a des rencontres heureuses, et on est souvent dédommagé de ce qu’on cherche sans le trouver par ce qu’on trouve sans le chercher. »
Une telle découverte, pourtant, ne va ni sans inquiétude, ni sans découragement :
« Le vers à soie file ses coques et je file les miennes. Mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu. »
« Je suis, je l’avouerai, comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air. »
C’est que les Carnets inaugurent un rapport absolument inédit à la littérature. S’y essaie, en privé, une écriture désœuvrée, ou, pour être plus juste, une écriture qui gravite autour d’une œuvre à faire qu’elle interdit dans un même mouvement. Joubert : un élan aussitôt réfréné par un scrupule, un embarras. Une pusillanimité prolongée en de multiples interrogations qui forment comme une tension engagée par la possibilité d’un livre, un halo de virtualité autour d’une plume en suspens. Tout cela ni vu, ni connu sans la bienveillante attention posthume de Chateaubriand, lequel parrainera une très confidentielle édition (partielle) en 1838.

S’il pense par fragments, maximes, aphorismes, c’est parce que Joubert a une conception aphoristique de la vérité. Aucune preuve, aucune déduction, aucune démonstration ne peuvent rendre l’évidence : elle ne peut être que communiquée à autrui dans sa simplicité. « Où le sens intime s’arrête, là doit s’arrêter la raison, ou autrement elle se perd dans des raisonnements dont la régularité la trompe et dont elle ne peut jamais être assurée si la conséquence est ou n’est pas la vérité ». Tout formalisme est rejeté comme égarement dans l’obscurité. L’évidence décroît inéluctablement au long des chaînes de raisons, et l’on s’égare dès lors qu’on quitte l’intuition. Il ne s’agit pas tant d’un irrationalisme que d’une compréhension de la raison comme pur pouvoir d’intuition et non comme διάνοια (dianoia) soit compréhension en tant que processus discursif (« La raison ne raisonne pas »). Le lieu naturel de la discursivité est donc pour Joubert une obscurité indépassable. Le raisonnement n’est que « tâtonnement », « béquille », « bâton d’aveugle », et le demeure. Loin d’être simplement psychologique, cette obscurité de la pensée « aveugle » est d’abord finitude, déréliction, misère de l’homme sans Dieu : « Quand nous raisonnons, nous marchons seuls et sans Lui ». Si elle ne peut être ici-bas esquivée, elle ne doit pas pour autant cesser de nous apparaître comme un pis-aller. Ce serait une perversion que de la dénier, ou de s’en satisfaire.
Ainsi la preuve, loin d’être pour Joubert le moyen d’étendre l’évidence à des idées ou a des thèses qui ne se donnaient pas d’abord en elle, lui est au contraire toujours opposée. Toute démonstration implique une déperdition progressive de l’évidence. Aussi « tout l’art, toutes les règles » se réduisent-ils à une pure monstration : « saisir l’évidence et la montrer comme on peut »… En outre, Joubert déchiffre, dans la volonté de prouver, une volonté tout à la fois de s’assurer de la vérité, de se rendre maître d’elle, et de se rendre maître de l’autre par elle, d’exercer grâce à elle un rapport de maîtrise. L’art de convaincre est pour lui un « véritable art de bourreau », un art de « questionnaire » – entendez par là inquisitorial. Ceux qui font le projet de « ne rien dire qu’ils ne puissent prouver » considèrent la vérité « comme une prééminence, une prérogative, un pouvoir, une dignité, etc. (…). La vérité n’est pas cela ».
Il y a là dans la critique de la preuve un arrière-plan existentiel. Joubert est hanté par l’idée d’une saturation de l’esprit par un savoir parfaitement enchaîné, totalement systématique, qui interdirait tout dialogue et fonderait la violence d’un pouvoir de domination**. « Enchaînement. Idées enchaînées, et tristes de leur servitude. » La possibilité de « réduire ses adversaires au silence » lui paraît un « avantage ignoble ». Joubert évoque sans cesse ces esprits « pleins », où rien ne peut pénétrer et dont la saturation même interdit tout rapport à autrui qui ne soit professoral. Cette plénitude, cette saturation sont pour lui la marque même du système. A l’opposé, il faut que les esprits concordent et se coordonnent comme les vérités elles-mêmes le font dans ce que Joubert dénomme un « corps de doctrines ». Le « coin ouvert et libre » qu’il faut « toujours avoir dans sa tête (…) pour y donner une place aux opinions de nos amis », pour « avoir un cœur et un esprit hospitaliers », autrement dit l’espace de jeu de la vérité en moi-même. De même que l’aphorisme n’est pas un simple procédé mais le « jet » même de la pensée à l’état naissant avec toute son indétermination, sa pluralité, son équivoque. « Les lettres que je forme par exemple en ce moment ne sont que la trace subsistante du mouvement que s’est donné ma main et que ma plume a dessiné. » Ce caractère de surgissement fonde chez Joubert la communication vraie – par coordination harmonieuse et non par subordination agonistique des interlocuteurs.

On comprend dès lors combien cet esprit attentif aux secrets du cœur et de l’âme – sans succomber à une expression hémorragique du moi -, devait se sentir seul dans son siècle. Manifestant une incoercible méfiance à l’égard des brillances de l’éloquence. Comment les grandes orgues de son ami Chateaubriand pouvaient-elles en imposer à la petite musique de la harpe éolienne de Joubert ? D’un côté la voix du siècle qui psalmodie le génie du christianisme, déclame l’épopée de la foi et de l’histoire – de l’autre la littérature où « L’homme s’y montre, si l’auteur ne s’y montre pas », littérature idéalement sans auteur…
D’où l’erreur aussi monumentale que funeste de considérer Joubert comme « l’un des grands moralistes de littérature française ». La sensible et pudique intelligence de ce penseur était à mille lieux du surplomb d’un esprit moralisant, de l’attitude assertive d’une conscience moralisatrice. Il convient de rappeler la hauteur avec laquelle Maurice Blanchot** rend à Joubert sa place unique : « Joubert n’est ni Chamfort, ni Vauvenargues, ni La Rochefoucauld. Il ne fait pas de bons mots avec de courtes pensées. »
La sensibilité littéraire de Joseph Joubert est incompatible avec ce que j’appellerai une littérature d’« attitude » dont la postérité chateaubriandesque se trouve chez André Breton et bien d’autres maîtres de la phrase intimidatrice (Valéry, Saint-John Perse, Bonnefoy…). Quelle est-elle ? Que nous propose-t-elle ? D’assister au miroitement infini de l’écriture s’admirant elle-même, en sa superbe à jamais réfléchie. Écrivains qui portent leur gloire comme une bosse à laquelle ils seraient habitués depuis leur naissance. L’éloquence**** toujours trop bavarde qui s’écoute, s’admire, jouit de se voir parlant si bien… Trop de présomption, trop de certitudes… Des phrases marmoréennes, définitives et univoques sont, en quelque sorte, pour Joubert mortes et privées d’esprit.
Le risque de se laisser emporter par le verbe signalé par Stendhal quand il fait dire à Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir son mépris de l’emphase chez les nobles personnes qui fréquentent l’hôtel de La Mole : « Le vague était complet. Cela voulait dire tout dire et ne rien dire. C’est la harpe éolienne du style, pensa Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, l’infini, etc. je ne vois de réel qu’une peur abominable du ridicule. » La pique est destinée à la musique de Chateaubriand qu’on entend partout et qui n’est nulle part, mélodie insistante et lointaine qui n’est finalement que la voix de Dieu, bien éloignée de l’exigence ascétique du pudique Joubert. Celui-ci formulait l’envers positif de son angoisse de l’impuissance et de l’aphonie ainsi :
« Ce que Cervantès appelle les atomes d’un livre, les atomes d’une histoire. En effet il devrait y avoir dans tout ce qui compose un livre, une histoire, dans les faits, dans les mots et dans les phrases quelque chose de net, d’absolu, d’insécable en quelque sorte, soit rond, soit carré, soit crochu, enfin ce qu’on dit des atomes, des monades. »
D’un côté la dispersion, la dépendance de l’extérieur, la perte de soi dans le vent des choses ; de l’autre la concentration, la réduction à l’essentiel, le retour à soi. Battement, alternance entre temps excité et temps réfractaire, tempo au rythme des humeurs et du temps qu’il fait. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet écrivain sans œuvre que sa recherche tâtonnante de l’esprit s’exprime finalement à travers l’image de l’atome, ce principe du matérialisme honni, même si l’atome peut être assimilé à la monade leibnizienne, sorte de miroir concentrique : « l’âme, miroir de l’univers ». Au regret du même carnet de 1802 « Hélas, je suis un papillon », nous pouvons répondre par notre question moderne : un battement d’aile de papillon ne peut-il pas provoquer un cyclone ? Il peut en tout cas dire l’équilibre de l’univers : le moindre souffle suggère l’essentiel.

Pour revenir à notre constat de départ sur l’avènement d’une société d’« écrivants », il y a sans doute, dès la fin du dix-huitième siècle, où Joubert inaugure ses Carnets, un souci général de briser les cadres traditionnels de la littérature, d’écrire enfin pour tous, un « tous » qui transcenderait les limites de l’époque et de la société. Un « tous » composé de lecteurs abstraits, et qui rend peut-être possible de s’écrire dans la solitude, ouvrant ainsi le champ aux multiples formes d’expression du « baromètre de l’âme » (Pierre Pachet). Il y a aussi chez Joubert l’intuition toute moderne que la littérature est moins une collection de « belles lettres » de et pour « homme de lettres » qu’un art d’écrire qui porte en lui l’expérience de la voix, toujours sur l’inflexion de sa perte, la pente de son effacement ; celle de la poignance des êtres et des choses. Art où l’homme trouve l’éclat dans le terne, l’audace dans la prudence, la pérennité dans le précaire, l’excellence dans le quelconque. Y compris avec un petit carnet manuscrit où l’écriture au crayon n’est pas en représentation (belle postérité avec Le Territoire du crayon de Robert Walser). Économie de rigueur et de simplicité qui recèle en vérité une grande force car elle enseigne que la force qui s’exprime par des moyens forts n’est pas la vraie force, mais que celle qui se manifeste par des moyens minces et ternes est la force véritable.

[Toutes les citations sont extraites des éditions suivantes : Les Carnets de Joseph Joubert, Gallimard, 1938, rééd. 1996 – Pensées, Choix et introduction par Georges Poulet, Agora Pocket, 2018 – Le repos dans la lumière, textes choisis et présentés par Jean Mambrino, Arfuyen, 2007]
* Liste non exhaustive et éminemment personnelle donc parfaitement injuste de cette famille d’esprit (beaucoup de poètes et de « noteurs ») : Coleridge, Lichtenberg, Pierre Reverdy, Jean Grenier, Georges Perros, Philippe Jaccottet, Elias Canetti, André du Bouchet, Joël Cornuault, Pierre Chappuis, Philippe Beck…
** Ainsi Joubert critique-t-il Descartes pour la plénitude, la saturation du monde physique selon lui. Mais aussi pour le caractère saturé des chaînes de raison cartésiennes où il fait retentir, selon Joubert, dans celles-ci, une forme de servitude.
*** Maurice Blanchot, « Joubert et l’espace », in Le Livre à venir, Folio Essais, 1986.
**** L’éloquence lorsqu’elle a des accents pénétrants est suspecte pour Joubert, motif pour lequel il n’aime pas Jean-Jacques Rousseau qu’il exécute en quelques phrases : il a, dit-il, « ôté la sagesse aux âmes en leur parlant de vertu (…) On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même ». Rousseau, ajoute-t-il, « avait l’esprit voluptueux. Dans ses écrits, l’âme est toujours mêlée avec le corps et ne s’en sépare jamais. Il donna, si je puis m’exprimer ainsi, des entrailles à tous les mots, et il y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d’assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison. » Ajoutons que Voltaire ne s’en sort pas mieux : « Voltaire. Dans l’espèce intelligente (ou plutôt) dans le monde intellectuel, il est le singe. Ses lettres : c’est là surtout qu’on voit les gambades du singe dans toute leur légèreté. Il y contrefait à merveille le poète et l’historien. Il fait plus de plaisir encore dans la Pucelle. Il y contrefait le bonhomme. » et « Voltaire connut la clarté, et se joua dans la lumière, mais pour l’éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C’est un farfadet, que ses évolutions font quelquefois paraître un génie grave. »

Illustration : portrait de Joseph Joubert – origine inconnue.

Prochain billet le 4 avril.

  1. Jacques Goorma says:

    Merci pour ce très bel article. Joubert m’accompagne depuis plusieurs années et je vous livre ces citations qui m’enchantent, avec ma vive admiration pour vos publications.
    « Quand je casse des vitres, je veux qu’on soit tenté de me les payer. »
    « Je suis comme Montaigne impropre au discours continu. »
    « Vous allez à la vérité par la poésie et j’arrive à la poésie par la vérité. »

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour votre sélection de phrases de Joseph Joubert. Effectivement ses Carnets sont une boîte à trésors où chacun selon sa sensibilité trouve des merveilles.

  2. Jean Feuillette says:

    Lecteur attentif de votre Lorgnon Mélancolique, je vous signale un excellent texte de Gérard Macé sur Joubert, in « Colportages » (Blanche Gallimard 2018). Aux pages 32 à 38, sous le titre « Le goût de la perfection », Macé brosse un dense et beau portrait de l’homme et de l’œuvre.Il souligne pertinemment chez Joubert « cette alternance du vide et du plein, qui lui évite la boursoufflure autant que l’esprit de système »…
    Bien cordialement

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Patrick Corneau