Patrick Corneau

Hier soir j’ai regardé Mon bébé, une comédie filmée de Lisa Azuelos. Il vaudrait mieux dire tragicomédie car c’est bien, sous les ricanements obligés, le spectacle de l’affaissement tragique de notre époque qui est dépeint dans cette « comédie pleine d’allant » comme dit Télérama sur les rapports mère-fille.

Héloïse c’est Sandrine Kiberlain « hi-la-ran-te » (Télérama toujours) dans le personnage de la mère, ah pardon ! il faut dire de la « maman » prenant un plaisir très malsain à se faire piétiner par son « bébé », une « ado » baccalauréat compatible en passe de quitter le foyer pour faire ses d’études au Canada. Admirablement joué par Thaïs Alessandrin (la fille de la réalisatrice), Jade est un petit monstre femelle tout sourire, mais celui-ci n’a rien d’angélique, il est plutôt rusé, cauteleux et semble toujours finir en un rictus condescendant pour cette « pauvre conne de mère »…
Ainsi va la génération de ceux que les séries n’arrêtent d’appeler « mon cœur » et d’embrasser, câliner avec force hug et flatteries bêtifiantes pour retarder la sortie des griffes ou la pousse des épines. L’inexorable mécanique des rythmes biologiques bouscule le couple fusionnel Héloïse-Jade et fait que la mère aimante et douce (la « maman ») devient la marâtre (« fait chier ») qui envie sa fille, en redoute la beauté, la jeunesse et l’indépendance. Pendant que cette mère transformée en guichet unique – et bien évidemment monoparentale – compense son humiliation quotidienne en se tapant un djeune rencontré lors d’une sortie en boîte entre copines (toutes en perdition car l’âge de la séduction est passé, est venu 
celui de la frustration et de l’envie), les hommes – les pères surtout – sont sortis du radar des vies des protagonistes… Il y a bien Théo, le frère, mais il est inconsistant et semble en fuite permanente de ce foyer d’immaturité. Quand au grand-père, Jules, joué par un Patrick Chesnais sublime dans le dépressif à la ramasse, il est en instance d’opération prostatique, sorte de zombie à rides ne comprenant plus ses petits-enfants dont le langage codé lui semble être du pré-morse… Le langage a implosé, il est devenu flou, pâteux, incertain et la parole s’est perdue dans les égoïsmes générationnels ; leurs lambeaux pendent aux lèvres de chacun.

Dans cet enfer tempéré par les smartphones, les mojitos et l’extasy où tous semblent surexcités et stressés, le bruit et la cacophonie règnent. Outre les vociférations de la mère avec son « bébé », on claque les portes, les talons sur le macadam dans le tohu-bohu parisien, on s’étourdit de décibels avec son casque de mp3 puis dans les bars de nuit… Dans le trafic sonore permanent, le silence devient une menace, il apporte avec lui une révélation insupportable : la misère d’existences vides. Dans le désordre des relations, la fidélité plus que l’amour a déserté : personne ne fait confiance à personne (pas même une sœur à son frère pour la raccompagner après une fête). Personne n’est responsable devant autrui : à quoi bon si l’on attend rien des autres ? Des alliances contre-nature se nouent : ainsi cette scène ahurissante dans le bureau de la proviseure où mère et fille (accusée d’avoir fraudé avec son téléphone pendant un « bac blanc ») instaurent une subite, momentanée et cynique complicité dans l’incivisme pour berner, moquer et humilier le dernier garde-fou de la morale publique…

Il faudra bien un jour se pencher sur ce naufrage civilisationnel qu’aura été le règne des enfants rois, celui de l’intolérance à la frustration et du mépris des adultes de la part d’êtres en cours de fabrication se contentant de débiter des récriminations au mieux, des insultes au pire, en forme de glapissements ou de borborygmes formatés dans le 93 ou, pour la part la plus évoluée d’entre eux, de répéter comme des cyborgs (chère petite Greta) des discours d’adultes préparés à l’ombre de l’écologisme ou néocapitalisme vert.
Il n’y a rien à reprocher à des enfants qui veulent voir jusqu’où va leur pouvoir d’agenouiller les adultes, c’est dans l’ordre du jeu entre générations. Le pire se trouve chez ces adultes – pères et mères confondus – qui jouissent de se faire humilier par leur progéniture : qui ne mouftent pas et jubilent même de recevoir des coups de leurs « bébés ».

Voilà indubitablement matière à subodorer que nous entrons dans le stade dernier du nihilisme. Notons au passage le talent incomparable de la réalisatrice Lisa Azuelos à nous rendre imperceptiblement complices par l’humour et le sarcasme de mouvements inspirés par la méchanceté la plus impitoyable.
Bien évidemment ces quelques remarques « impopulaires » recevront une dénégation suprême puisque Télérama ne voit là que drôlerie et matière à LOL

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  1. Druart Patrick says:

    OUF ! Je me demandais si, devant les yeux ébahis et accusateurs d’interlocuteurs à qui je tenais les mêmes propos que les vôtres, je n’étais pas devenu le vieux con de service. Et puis ayant lu votre chronique, je me sens rasséréné. Soyez-en grandement remercié !

  2. celestine says:

    Chers Patrick et Patrick, (Tiens, tous les garçons s’appellent-ils Patrick ? ;-))
    Nous sommes de la génération des « vieux cons de service » hélas… Nous avons élevé nos enfants dans des valeurs qui n’ont plus cours apparemment…
    Mais je suis fière de l’être, et d’avoir fait de mes enfants de vrais adultes responsables et autonomes (au vrai sens du terme, pas celui de cette fausse autonomie que l’on croit donner aux enfants en leur donnant des portables à huit ans, alors qu’ils ne savent pas s’en servir et n’en ont aucune utilité… sauf celle de devenir de parfaits consommateurs de consommables anti-écologiques, et de leur donner du pouvoir sur leurs pauvres cons de parents qui n’entravent que pouic aux nouvelles technologies)
    Ce film n’est qu’un avatar de plus de cette vaste tragi-comédie largement en vogue dans les médias, séries, romans, dans laquelle les parents demandent la permission à leurs enfants de pouvoir éventuellement refaire leur vie… L’enfant-roi, l’ado-roi, et au final, la connerie-reine…
    Merci cher(s) Patrick(s) de faire un contrepoids à toute cette bêtise. Même si c’est le combat de David contre Goliath, il vaut le coup.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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Patrick Corneau