Patrick Corneau

Il est bon chaque matin de laisser traîner un œil vagabond sur les rayons de sa bibliothèque et d’y piocher en toute sérendipité un livre ami, une vieille connaissance prête à vous offrir pour entamer la journée une lecture entraînante et roborative comme un Frühstück berlinois. J’ai ainsi relu hier quelques pages de Croquis de mémoire de Jean Cau, un magnifique bouquet de souvenirs, aux fleurs, feuillages qui sont autant de « personnalités » (Mitterrand, Pompidou, Cocteau et Sartre en passant par Malraux, Gaston Gallimard, Orson Welles, Hemingway, Genet, Camus, Lacan, Mauriac et Montherlant, mais aussi Coco Chanel, Ava Gardner…) croquées au hasard des visages, des lieux et des situations surgis de la mémoire.
J’aime beaucoup Jean Cau, c’était un immense styliste et comme tel, un homme entier, intransigeant, passionné, pudique, mais aussi un imprécateur lucide, un contempteur impitoyable des laideurs, avanies et démissions d’une époque qui est encore la nôtre (et fait paraître d’autant plus grotesques et pitoyables les provocations d’un Zemmour). Une sincérité de fond et une vivacité de ton aujourd’hui si rares qu’elles nous poussent à désensabler la figure de celui que la paresse mémorielle réduit à n’avoir été que le secrétaire de Sartre – dont il s’éloigna d’ailleurs sans le renier.

Jean Cau est né le 8 juillet 1925 à Bram, dans le département de l’Aude. Père ouvrier, mère femme de ménage. Il est petit garçon au moment du Front populaire, qu’on salue autour de lui comme une aurore. Durant la guerre d’Espagne, tandis que les réfugiés commencent à affluer dans le Midi, son père l’emmène parfois assister aux meetings de soutien à la cause républicaine. D’abord élève au lycée de Carcassonne, le jeune Occitan monte à Paris après une licence de philosophie et prépare L’École Normale supérieure à Louis-le-Grand. Il découvre le monde littéraire dans les cafés de Saint-Germain des Prés, où les proches de Jean-Paul Sartre ne tardent pas à l’adopter. Il a un regard perçant et, déjà, l’humeur aiguisée. Son talent impressionne. On voit en lui l’un des espoirs de la gauche intellectuelle, alors dominante. Le voici au cœur du réseau sartrien. Il sera pendant onze ans, de 1947 à 1956, le secrétaire de Jean-Paul Sartre. « Jamais titre ne fut plus cocassement porté », dira plus tard le « fils indocile ». Ses premiers livres paraissent en 1948 chez Gallimard, ses premiers articles en 1949 dans Les Temps modernes. Dans les années 1950, il est l’enfant chéri de l’intelligentsia. Il publie à rythme soutenu, s’essayant à tous les genres. Toutes les portes lui sont alors ouvertes. Il est brun, il est beau, il parle avec l’accent de Carcassonne et déteste Albert Camus.

Attiré par le journalisme, il entre à L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber, mais écrit aussi dans France-Observateur (le futur Nouvel Observateur). En 1961, il reçoit le Prix Goncourt pour un livre qu’il est allé écrire en Andalousie, La pitié de Dieu, un « huis clos » pénitentiaire très sartrien. Mais c’est aussi le moment où son indépendance d’esprit se manifeste et commence à lui valoir des critiques. En janvier 1962, son enquête sur « l’OAS au lycée » parue dans L’Express, fait du bruit. Le scandale redouble quelques mois plus tard lorsqu’à l’occasion d’un reportage sur la jeune Algérie indépendante, il décrit un pays déjà ruiné. A cette date, il se dit encore convaincu que l’intelligence et la justice ont toujours été de gauche. Mais déjà, le cœur n’y est plus. Il se dit « de la famille », mais s’éprouve virtuellement comme orphelin. Derrière les grands mots qu’affectionne son entourage, il a découvert l’hypocrisie d’une intelligentsia faite d’intellectuels d’origine bourgeoise qui adorent le peuple. Ils n’ont jamais vu un ouvrier de leur vie, ils ont des domestiques, ils ont des bonnes, mais ils sont de gauche. Jean Cau voit là une attitude névrotique, un règlement de comptes personnels de gens qui vont au peuple parce qu’ils n’en sortent pas. En 1965, lors de l’élection présidentielle, il prend position en faveur du général de Gaulle, dont il approuve la politique étrangère, plutôt que de François Mitterrand, « candidat de la onzième heure rapetassée avec du sparadrap ». C’est alors qu’il prend congé, non seulement de la gauche, mais de l’establishment littéraire. Il le fait peu à peu et confie : « Je n’ai pas eu une nuit pascalienne où j’ai abjuré tout cela. Non, ça a été vraiment une mise en question, assez difficile parfois ». Il en retire un sentiment de délivrance : « J’en suis parti, de la gauche, d’un pas si allègre et en dansant si haut que j’ai épouvanté mes congénères. D’habitude, être traité de relaps, ou d’ex-communiste, c’est la malédiction suprême. Moi, au contraire, je me suis retrouvé frais comme une rose, et gambadant comme un lapin au milieu serpolet ! » Et d’ajouter : « Mais je l’ai échappé belle. J’ai failli tout perdre. Quoi ? Un ton, ma révolte, ma sincérité, ma voix. J’ai failli vivre truqué ». Bernard de Fallois dira avec finesse : « Il ne combattit pas la gauche parce qu’elle était archaïque, mais parce qu’elle avait trahi ses origines. Il avait cru rencontrer Vallès, c’était Veuillot. Il croyait donner la main à Gavroche, c’était Tartuffe. Il ne combattit pas la modernité parce qu’elle inventait du nouveau, mais parce que, n’inventant rien, elle se nourrissait seulement de la haine du passé. »

Si le nom de Sartre n’est plus revenu sous sa plume, Croquis de mémoire se clôt pourtant sur un portrait de l’auteur de L’Être et le Néant où l’on sent une tendresse retenue qui ne s’est jamais éteinte. De Sartre « le plus gentil, le plus simple, le plus dépouillé d’attitudes, le moins putain des hommes », il évoque l’absolu mépris de l’argent, la folle et sainte générosité, le langage cru, le goût des femmes, la peur de perdre du temps. Il dira et c’est une manière d’autoportrait : « Je ne lui dois rien mais je lui dois tout. Qu’ai-je appris de lui, par imprégnation et non par leçons et discours ? A me tenir à longue distance des honneurs qui vous désagrègent dans le « sérieux » et vous transforment en porteurs de reliques des vanités d’un milieu – littéraire en l’occurrence – et de ce monde. A ne peser personne au poids de l’argent mais de secrètes et souvent impalpables qualités. A n’avoir moi-même d’autre qualité que celle dont je me veux le responsable et le juge. A ne pas m’aimer et à ne pas me respecter dans mes apparences. A résister, casqué de je ne sais quel acier, aux coups les plus durs de son influence ».
Jean Cau est surtout fier de n’avoir jamais rompu avec ses attaches paysannes et occitanes. Ce sont en effet ses racines populaires qui lui ont fait sentir qu’il serait toujours étranger au monde de la paillette et du clinquant : « Mes ancêtres sont paysans depuis la nuit des temps, et c’est la noblesse de ma lignée et de ma race que nous n’ayons jamais rien acheté et rien vendu. »

La rupture avec la gauche est complète, Jean Cau a pris pied sur l’autre rive et se dit libéré. Du même coup, il devient une cible. L’intellectuel prometteur d’hier est traité par le mépris qu’on réserve aux « réactionnaires », rejoignant l’éternelle, c’est-à-dire toujours actuelle, mise à l’index de ceux qui ne caressent pas leur époque dans le sens du poil. La plupart de ses livres seront désormais accueillis par un silence pesant, dont il n’a cure : « Il y a des gens qui me demandent si je suis de gauche ou de droite. Je leur réponds que je suis en liberté. Je ne suis pas un militant, mais un aventurier, un voltigeur, un flanc-garde ».
En quittant la gauche, Jean Cau est censé avoir perdu son talent. Mais c’est au contraire maintenant que ce talent va s’épanouir. En 1970, Jean Cau commence à collaborer à Paris-Match, qu’il ne quittera plus, y publiant avec un égal bonheur des centaines d’articles sur les sujets les plus divers : « Il n’y a pas de petits sujets, il n’y a que de mauvais journalistes ». A la même époque, il fait paraître une série de pamphlets d’une étonnante alacrité. Après Le pape est mort et une Lettre ouverte aux têtes de chiens occidentaux, où l’on peut lire un portrait dévastateur de François Mitterrand (« De Gaulle n’aurait pas sauté les grilles de l’Observatoire ! »), sortent coup sur coup L’agonie de la vieille (1970) et Le temps des esclaves (1971), suivis de deux « traités de morale », Les écuries de l’Occident (1973) et La grande prostituée (1974). Plus tard, il y aura le Discours de la décadence (1978), La barbe et la rose (1982), L’ivresse des intellectuels (1992).

Célébrant le souvenir de Mishima (« Ce qui vaut, ce n’est pas la vie mais ce qu’on fait d’elle ») dans Le temps des esclaves, il annonce l’avènement des dictatures rationnelles : « Quand il n’y a plus de vrais Maîtres, toute la société est d’esclaves. Mais d’esclaves tristes et vides ». Dans Les écuries de l’Occident, à cette question posée par un jeune homme à Montherlant : « De combien de souffrances paierons-nous la venue d’un monde qui nous enfoncera dans la bassesse ? », il en ajoute une autre : « Et après, de quelles souffrances paierons-nous la remontée vers des hauteurs ? ». Dans le Discours de la décadence, il s’interroge encore : « Quelle est cette décadence qui, comme une ignoble tunique de Nessus, brûle notre peau sans que nous puissions l’en arracher ? » La décadence est faite de lâches renoncements, de petits désirs, de petits bonheurs et de petites peines, d’aspirations médiocres. Au fil des pages, Jean Cau dénonce la « fin de l’histoire » et le « fléau de l’égalitarisme », et prophétise que la Russie sera bientôt « devant des échéances fatales ». Mais il s’en prend aussi à l’Amérique « le pays le plus riche du monde, où sont élevés des millions de bœufs, mais pas un seul toro brave ! »
Car la tauromachie, qu’il comparait à la littérature (Proust, le chat et moi, 1984), tenait dans l’univers de Jean Cau une place de haut rang. C’est qu’il était lui-même à l’image de ce toro brave qui, plutôt que de finir sous le banal couteau du boucher, fait du courage et de la dignité de sa mort un spectacle de gloire. Les corridas déplaisent aux Anglaises et aux gens de gauche, dira Jean Cau, et c’est bien normal puisqu’ils n’y peuvent rien comprendre. La geste tauromachique, c’est l’union de l’homme et de la bête pour une danse d’amour et de mort mêlés. Jean Cau n’a cessé de célébrer la tauromachie (« une messe »), depuis Les oreilles et la queue (1961), Les entrailles du taureau (1971) jusqu’à Sévillanes, Le roman de Carmen (1990) et La folie corrida. On imagine ce que cette passion-religion (pour lui être un aficionado est un acte de foi !) lui vaudrait aujourd’hui…

Jean Cau avait une passion absolue pour la beauté (sa collection d’œuvres d’art sera dispersée en décembre 1993 à Drouot). Il aurait voulu que la société, la politique, la vie des hommes tout entière fût ordonnée à la beauté. Cette façon de fusionner la morale et l’esthétique est, aux yeux de l’homme de gauche qui ne tient qu’à la première, désincarnée si possible en phraséologie, la marque la plus sûre de l’homme de droite. « Pour moi, ce qui est beau est bon et non l’inverse, déclare Jean Cau. Dès qu’il y a de la beauté quelque part, ma morale rapplique : elle est faite d’admiration ». Passion pour la beauté, mais aussi beauté de la passion : « La passion, ce n’est pas à moi de te la donner. Ou bien elle t’habite, ou bien d’elle tu es désert ». Comme le torero s’applique à planter ses banderilles, Jean Cau use dans ses livres d’une phrase sèche et nerveuse, rapide, étincelante, multipliant les incises mordantes, incisives. Il ne se cache pas d’avoir la nostalgie du sacré, des « valeurs hautes », de l’héroïsme, d’où son admiration pour De Gaulle qui lui apparaît comme un « Don Quichotte romantique », comme le dernier chef de l’État qui a d’abord eu le goût de la grandeur – presque un gros mot aujourd’hui… Sa cible préférée : la « mélasse tiède ». Le mou, le liquide, la médiocrité, le déclin, l’abaissement de tout dans les valeurs marchandes, mais aussi la prose en plastique et le panier d’anguilles grouillant. L’un de ses essais s’intitule Réflexions dures sur une époque molle. Un autre, Contre-attaques, paru en 1993, a pour sous-titre Éloge incongru du lourd. Face à un monde à la dérive, à une société qui se désagrège, Jean Cau, arc-bouté sur son style comme un coq sur ses ergots, ne cède pas un pouce. A la « mélasse », il oppose « l’admiration, le respect, l’estime, la révérence – et ce beau mot de brume et de soleil qu’est la sympathie ». Il faisait partie de la famille des chiens aux flancs creux, ceux dont le corps sec et musclé chemine solitairement loin de la route sûre des consensus grégaires, loin du marigot germanopratin et ses querelles de grenouilles. Le culte de l’allure était chez lui indissociable du tempérament bretteur, de l’idéal cathare de l’ascèse, du goût de la solitude et de la générosité. Il trouvait indécent de « se savourer » (le « faites-vous plaisir » de nos publicistes) et détestait le mot « œuvre ». « J’écris. Pourquoi ? Parce que mon époque ne me ressemble pas ». Mais encore ? « Un être humain honorable ne doit pas écrire pour être lu, mais parce qu’il se met à l’épreuve de cet acte pur qui consiste à écrire. » (Composition française).

J’adore l’éloge de la langue française qu’il fait en introduction à son portrait d’Ernst Junger : « Je suis – de nerfs, de moelle, de passé, de passion – français. Et de langue, Seigneur ! de langue ! Elle me vêt comme une tunique, ma langue, et j’en aime le tissu que je caresse, froisse et casse, que j’éprouve entre pouce et index; dont j’adore les plis, les couleurs et les moires, les tombées comme disent les couturiers, les drapés. Je m’engonce dedans, je l’enfile, je la couds sur ma peau, sur mesures, ciseaux à la main, épingles plein la bouche, mètre sur l’épaule, afin qu’elle habille mes émotions, mes idées, mes passions et me permette de marcher dans le monde et du monde me protège. Et me voici quelqu’un alors que sans elle je serais anonymement nu. Mais je dirai quelques prodiges concernant ce tissu miraculeux qui est, selon mon gré, de toutes les matières. Des étés, des hivers et de mille saisons il me protège. Bure ou velours, laine rude ou soie légère, il est ceci, il est cela et tout ce que je veux. » (Croquis de mémoire)

En 1985, on lui demande d’écrire un Ce que je crois. Il répond : « Ce que je crois ? Rien. Puisque ce qui importe n’est pas de croire mais de vouloir […] Pour croire, la position assise est la bonne. Mais il en est une de bien meilleure encore: à genoux » Mais encore ? « J’ai des idées en marche dont l’une, forcément, se portera en tête et continuera d’avancer avant peut-être d’être abattue par un tireur posté sur quelque colline ou de s’abattre, épuisée. Je suis tranquille : une autre la relaiera, plus forte et plus rompue à se battre puisqu’elle saura comment celle qui la précédait fut descendue ».
Jean Cau n’a, de fait, cessé de s’enrichir de ses défaites. Les coups le sculptaient. Il allait à contre-courant, indifférent aux critiques, aux modes et aux on-dit.
Jean Cau est mort le 18 juin 1993, après avoir brûlé toute sa vie durant. Il s’est caché pour mourir, mû par cette pudeur, ce tact, cette common decency dont George Orwell faisait l’apanage des anciennes classes populaires. Jusqu’à la fin, il a essayé, contre tout ce qui incline, de se tenir droit. Dans une époque qui nous susurre d’assouplir notre colonne vertébrale de toutes les courbettes, génuflexions et agenouillements possibles pour mieux nous accomplir dans ce qu’il appelait la décadence, la bassesse et l’ignominie, Jean Cau est un soutien. Plus encore que des leçons d’écriture, il nous a laissé d’insignes leçons de maintien.

Croquis de mémoire de Jean Cau, Collection La petite vermillon (n° 267), nouvelle édition, La Table Ronde, 2018.

Illustrations : Jean Cau photographié par Jeanloup Sieff en 1985 / Éditions La Table Ronde.

Prochain billet le 23 octobre.

  1. Robinet jacques says:

    Magnifique article sur quelqu’un que j’admire depuis très longtemps. Merci de le tirer de l’oubli où le jette notre
    époque futile. Avec toute mon admiration. J. Robinet

      1. Patrick Corneau says:

        Merci pour le lien cher Michel et votre témoignage. Oui, « Croquis de mémoire » est un pur chef-d’œuvre, l’évocation de Julien Benda (entre autres) est grandiose!
        La pénétrante (et parfois cruelle mais juste) lucidité de Jean Cau manque à la confusion de nos temps… Vives amitiés, P.

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Patrick Corneau