Patrick Corneau

La littérature n’a pas de sexe, mais l’écriture, elle, n’est pas asexuée et, reconnaissons-le, faite pour sa meilleure part de voix indissociables pour nous lecteurs d’une cohorte d’écrivains femmes, inassignables, intenses, ardentes. Elles se nomment – citons-les, pour les plus éminentes : Unica Zurn, Ingeborg Bachmann, Lou Andreas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Simone Weil, Alejandra Pizarnik, Clarice Lispector, Gabrielle Wittkop, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Flannery O’Connor, Virginia Woolf et deux ou trois autres (Tsvetaïeva, Akhmatova…). Rien de moins. Elles se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent, par les lecteurs qui les élisent ou qu’elles choisissent (phénomène indiscernable). Avec ou sans Dieu, la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais Il donne une indication assez exacte de l’altitude et des parages où ces femmes respirent dans leur vie et leur œuvre. La plupart sont cérébrales, douées d’une sensualité incertaine ou inquiète. Sainteté, poésie et littérature déclinent trois modalités de leur présence au monde. L’attente, l’espérance, l’amour, l’angoisse, l’exil, la solitude définissent, en partie, ce climat. Doux et réfrigérant parfois, exaltant et brûlant comme c’est le cas avec Simone Weil, Cristina Campo et Maria Zambrano.
Trois voix qui s’entrelacent sans le savoir en une seule flamme comme nous le montre Élisabeth Bart* avec Les incandescentes qui vient de paraître chez l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux. Livre qui est beaucoup plus qu’un regroupement de biographies comme c’est un peu la mode concernant les femmes d’exception**.
Simone Weil, Cristina Campo et Maria Zambrano : si différentes de par leur histoire, personnalité et pourtant si proches dans leur désir de vérité et cette vocation (ou destin) qui consiste à aimer inconditionnellement. C’est ce que montre Élisabeth Bart dans cet ouvrage d’une intelligence rare, porté par la grâce d’une admiration clairvoyante, sagace, pleine d’élégance et de légèreté, dans une langue simple et limpide (qui ne dissimule aucune complexité) et qui fait de ce texte un haut exercice de sprezzatura. Sans tomber dans la grandiloquence, Élisabeth Bart nous entretient d’œuvres faites pour nous troubler, car celles-là seules nous raffermissent, où l’on gagne une part de vie, profondément.

Mais un mot sur la méthode qui fait l’excellence de cette étude. Élisabeth Bart pratique le modèle de lecture le plus pur qui soit : lire par le dedans, un peu comme la grand-mère de Proust venait aux vraies beautés des lettres de la marquise par l’amour des siens, de la nature. Approche que le regretté Pierre Pachet exerça magnifiquement et qu’il définissait ainsi dans l’un de ses séminaires : « Comprendre un auteur par le dedans, ce serait ne pas se contenter d’examiner anxieusement la lettre du texte, mais savoir puiser dans une expérience de la vie pour ressaisir par exemple ce qu’est la peine d’être privé de quelqu’un qu’on aime, quel que ce soit ce quelqu’un« .
Ce qui apparaît dans cette lecture intériorisée***, nourrie (nous le devinons) par l’authentique vie intérieure de l’exégète, est l’extranéité, l’intempestivité de ces voix dans le chaos et l’anomie contemporaine. Sans doute est-ce l’expression d’ »impardonnables » (ou d’ »insulaires de l’esprit ») imaginée par Cristina Campo qui caractérise le mieux le plan inouï, invisible (mieux vaut dire « invu », ce qui est en attente de sens perceptible) parce qu’inacceptable sur lequel ces « incandescentes » se placent et dialoguent, ou plutôt conversent.
Pourquoi lire aujourd’hui Simone Weil (1909-1943), Cristina Campo (1923-1977), Maria Zambrano (1904-1991), ces « flammes libres » ? D’abord pour écouter leur voix, longtemps recouverte par l’obscurantisme de notre époque, celui qui refuse toute lumière autre que celle d’une raison sèche, désincarnée. Leurs œuvres sont devant nous. Il a fallu du temps pour reconnaître le génie de Simone Weil et de Maria Zambrano, dont une œuvre magistrale, L’Homme et le divin, publiée en 1955 au Mexique, fut refusée par Gallimard malgré le soutien d’Albert Camus, bien avant qu’elle reçoive le prix Cervantès à Madrid en 1988 pour l’ensemble de son œuvre. Quant à Cristina Campo, la belle toscane, on commence seulement à la lire en France, elle qui a si peu publié de son vivant et dont la plupart des écrits, enfouis dans des malles, ont disparu, dispersés par ses héritiers après sa mort en 1977. Ces trois voix ont brûlé, dans les ténèbres du XXe siècle – cette longue nuit de guerres, de totalitarismes, de barbarie où nous errons encore, de leur désir de vérité et de cette volonté de confronter ou plutôt de subsumer vérité et beauté dans un amour inconditionnel et infini.

Trois femmes, trois voix qui s’entrelacent sans le savoir en une seule flamme dans la nuit où le Verbe se fait silence, dans trois langues vivantes et sœurs, le français, l’italien, l’espagnol. Si différentes dans leur absolue singularité, elles se ressemblent, toutes trois de la lignée d’Antigone, éminente figure du sacrifice, de l’offrande sans concession, de l’amour sans conditions, du « moi » consumé pour accéder à l’être, sans lesquels il n’est pas de révolte authentique. Dans le temps de vie qui leur fut accordé, brève et fulgurante trajectoire de Simone Weil, morte à trente-quatre ans, longue vie de Maria Zambrano du début à la fin du siècle, parcours orienté dès la naissance par la maladie pour Cristina Campo qui ne connut pas la vieillesse, elles ont eu cette capacité si rare de transformer leur vie en destin, chose impossible dans notre monde qui a remplacé le destin par la « psychologie ». Un monde qui n’a honte de rien et s’esclaffe de tout. Toutes trois ont connu l’extrême souffrance, à travers l’épreuve de la maladie, pour Simone Weil et Cristina Campo, ou celle de l’exil politique pour Maria Zambrano, à travers les ruptures, les deuils, aussi. Toutes trois ont vécu dans le monde et hors du monde, hors des modes, hors de l’air du temps. Une parenté les lie, une de ces secrètes complicités que Nietzsche nomme « amitiés stellaires » qui n’ont de lieu que dans l’espace de la pensée, de l’intelligence et de la vérité, perceptible dans leurs thèmes qui se font écho — une écholalie, comme l’écrit André Hirt à propos de Baudelaire, Wagner et Nietzsche — parenté dont Cristina Campo serait la jointure poétique, elle qui en 1950 découvre La Pesanteur et la grâce de Simone Weil qu’elle contribue à importer en Italie, et qui « reconnaît aussitôt dans la philosophe française une sœur. Plus intense, plus brûlante. » Chacune se reconnaît en l’autre dans une triangulation dont l’enjeu n’est autre que cette mystérieuse activité, « écrire », comme pratique rationnelle du logos et simultanément, expérience mystique.

Des trois, celle qui me touche le plus, peut-être parce qu’elle est la moins cérébrale, la moins philosophe, la plus incarnée, la plus suave en dépit de postulations, aspirations ultimes et contradictoires est Cristina Campo. Elle n’écrivit jamais de romans ni de nouvelles, de traités ou de longs essais — mais seulement de brèves proses parfaitement ciselées. Elle aimait ce qui est petit. « Infiniment plus délicate et terrible est la présence de l’immense dans le petit, que la dilatation du petit dans l’immense » écrivait-elle. Elle avait un sens souverain des limites, de la frontière — elle, si fantasque par l’imagination, si démesurée dans son âme. Sa dimension naturelle fut le fragment ; sa prose s’écarta toujours des complaisances et des faciles chevilles qu’elle sacrifiait à la concentration. De petits joyaux, des gemmes précieuses sur les contes de fées, les tapis d’Orient, la pensée de Simone Weil, la sprezzatura, des poètes impardonnables comme elle, les Pères du désert, la liturgie, les villas florentines. Elle rêvait d’être et d’écrire à la fine pointe de cette indicible sprezzatura – fusion d’une apparence de facilité, d’aisance et de naturel. Mais malgré le gracieux voile iridescent à l’éclat de diamant de son style, elle ne le pût jamais, parce qu’elle était trop grave et tendue, trop vivante, dramatiquement et physiquement, dans chaque ligne de son écriture. Chacune des proses traduites en français respectivement sous les titres Les Impardonnables et La Noix d’or, contient de nombreux trésors qui comptent parmi les plus beaux textes de la littérature européenne du XXe siècle.
Seul l’intéressait ce qui est entrelacé, ramifié, compliqué : tissé à la fois par les mains de Dieu, par celles du destin et par l’artisan scrupuleux qui est en chacun de nous. Elle aimait uniquement les œuvres littéraires qui avaient quelque chose de la texture insaisissable des tapis persans ou des palimpsestes.
Dans l’un de ses essais de jeunesse, elle écrivit : « Jadis le poète était là pour nommer les choses : comme pour la première fois, nous disait-on quand nous étions enfants, comme au jour de la Création. Aujourd’hui, il semble là pour prendre congé d’elles, pour les rappeler aux hommes, tendrement, douloureusement, avant qu’elles ne soient éteintes. Pour écrire leurs noms sur l’eau : peut-être sur cette même vague qui bientôt les aura balayées… J’aime mon temps parce que c’est le temps où tout défaille et que c’est peut-être, pour cela, le véritable temps des contes… C’est l’ère de la beauté en fuite, de la grâce et du mystère sur le point de disparaître : tout ce à quoi certains hommes ne renoncent jamais, qui les passionne d’autant plus que cela semble perdu et oublié. »
C’est parce qu’elle avait pris acte d’un « temps où tout défaille » que Cristina Campo s’est vouée, arc-boutée à la perfection (fille de l’Attention weilienne). Cristina Campo est une impardonnable. Elle n’a rien de sympathique : son œuvre hiéroglyphique, codée, secrète, d’une densité presque effrayante n’est pas « conviviale » ni « citoyenne ». Elle constitue une condamnation sans appel, implacable du néant de notre présent. Cristina Campo n’est pas une « écrivaine », ni une « auteure ». Elle n’a pas défendu la cause des femmes. À l’époque où régnaient sur le monde intellectuel la vulgate marxiste et la doxa structuraliste, elle est partie, presque seule, en guerre contre les conséquences du concile Vatican II sur la liturgie de l’Église catholique, apostolique et romaine pour, au nom de la beauté et de la noblesse du monde, sauver la messe en latin selon le rite de saint Pie X. On imagine aisément les ricanements de nos contemporains devant ce souverain combat…

On l’aura aisément compris, ces portraits très émouvants de femmes « debout » dessinent comme une déclaration de guerre aux conditions générales d’existence qui règnent désormais sans partage dans les sociétés occidentales. Toutes ont vu, compris, que l’homme qui venait – un homme deshinibé, cynique, sans visage et sans destin – serait aussi étranger aux « insulaires de l’esprit » qu’un cafard.
C’est l’immense mérite d’Élisabeth Bart de nous rappeler cette condamnation sans appel mais aussi de nous signaler que « l’œuvre est le dépositaire de tout l’invivable dans l’homme » (Vincent La Soudière) et que c’est dans les œuvres qui gagnent leur énergie dans l’ombre et le secret qu’il faut chercher des moyens neufs de réinventer la vie.

* Élisabeth Bart est professeur de lettres et critique littéraire.
** Portraits de femmes (sainte Thérèse d’Avila, Jane Austen, Lou Andreas-Salomé, Virginia Woolf, Katherine Mansfield, Marina Tsvetaïeva, Karen Blixen, Simone Weil, Flannery O’Connor, Cristina Campo, Anna Maria Ortese, Ingeborg Bachmann…) de Pietro Citati (Gallimard) – Trois femmes de la Révolution : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose Lacombe de Léopold Lacour (Hachette/BNF) – Léger mieux (Virginia Woolf, Sylvia Plath et Marina Tsvetaïeva) de Shoshana Rappaport (Le bruit du temps).
*** Cette lecture par le dedans fut aussi celle de Simone Weil et María Zambrano de l’Antigone de Sophocle : elles sont allées au cœur du mythe parce qu’elles avaient vécu dans leur chair une période tragique de l’histoire avec la conscience lumineuse de ce tragique.

Les Incandescentes (Simone Weil, Maria Zambrano, Cristina Campo) d’Élisabeth Bart, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019. LRSP (livre reçu en service de presse)

Illustrations : origine non connue / Éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

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Patrick Corneau