Patrick Corneau


J’ai toujours eu besoin d’admirer. L’admiration participant ou se confondant selon moi avec une forme d’étonnement. Le plaisir de la surprise donc, avant l’estime, comme son tremplin.

Admirer est la part la plus chiche de l’art d’être Français.
Inclination peu goûtée chez un peuple très infatué de lui-même, très avare de compliments (en privé comme dans la vie publique), souvent tenté de donner des leçons – parfois jusqu’à l’arrogance dit le monde entier.
« L’humilité n’est pas mon fort » déclare Monsieur Toul’monde avouant in petto qu’avec l’admiration – où il voit une forme d’avilissante soumission à l’ascendant d’autrui – « il a du mal ». Il n’en a pas, en revanche, dans l’admiration de lui-même.
Nous montrerons ici qu’il a tort.
Je ferai mienne cette définition de Michel Crépu : Admirer c’est reconnaître d’autant plus volontiers la forme d’une supériorité chez un être, une œuvre qu’on trouve dans cette reconnaissance de quoi jouir et s’élever sans avoir à en rougir de honte — c’est-à-dire sans qu’il entre dans cette jouissance si particulière une préalable et indigne soumission de soi.

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Quelques remarques admiratives sur l’admiration

Qu’est-ce qui me pousse au juste à aller vers telle œuvre, plutôt que vers telle autre ? Qu’est-ce qui me retient là qui m’appelle en vain ici ? Qu’est-ce que c’est ? Voilà l’important : se poser ces questions, être posé par elles ; puis se laisser y répondre avec détachement et vigilance, une fois clairement vu qu’il n’y a probablement rien de plus urgent ici-bas que de consacrer son temps à ce qui n’en a pas : l’instant d’or où, devant un tableau, la page d’un livre, l’échappée d’une musique, on sort en douceur du terrible ennui de ce monde.

L’admiration ne peut faire l’objet d’une injonction.
On brandit devant vous quelque chose de beau et on vous dit : « admire ! » On ne peut admirer sur commande, ni aimer sur ordre. C’est contre-productif : on ne suscite que de la méfiance et des récalcitrants.
Novalis : « La pudeur est certainement le sentiment d’une profanation. L’amitié, l’amour, la vénération pieuse, c’est avec mystère qu’il faudrait les traiter. On devrait s’entendre tacitement à leur propos. » Que de « il faudrait », « devrait »… difficile d’échapper aux injonctions…

L’admiration quand elle est partagée crée des communautés d’admirateurs. C’est un fait. C’est une pente obligée. On admire la même chose et l’on se reconnaît ; on s’assemble, se rassemble par ce que l’on admire. Il y a les cercles, les clubs, les chapelles, les cénacles, les clans… on se réchauffe et l’on se rassure sur le bien-fondé de ce qu’on aime. Une certaine visibilité sociale s’ensuit, si elle n’est même recherchée ; le sentiment d’appartenance sert l’auto-estime et le goût de la « distinction » – Bourdieu reprend la main.
Et puis il y a les groupes informels formés par ceux qui partagent la même admiration mais la gardent secrète, la préservent de toute publicité, par pudeur, par peur de profaner l’objet même de leur admiration. On ne peut parler de membres, peut-être de complices ? Des fraternités légères, tacites, non contractuelles. Ceux-ci se reconnaissent de loin, échangent des mots de passe, communiquent par allusions, signes et gestes infimes. Ils ne tiennent pas forcément à se rencontrer. On préfère garder ses distances, se croiser comme des bateaux de haute mer. La rencontre pourrait avoir quelque chose de douloureux, elle pourrait nuire à l’aura dont on entoure l’objet admiré. Rien de pire que de constater les « mauvaises raisons » pour lesquelles l’autre admire… c’est comme une profanation : l’être ou la chose admirée semble avoir été écorné(e), amoindri(e), dévalorisé(e). La peur vous prend : la statue pourrait-elle choir de son piédestal ? Noli me tangere.

Interrogé sur les artistes, écrivains qui inspiraient son travail, un metteur en scène de théâtre répond en parlant de Pessoa : « J’ai développé une grande admiration à son égard… » J’ai développé. Cette expression m’a gêné. Peut-on développer une admiration ? Le caractère volontariste de l’action me paraît aller à l’encontre de ce qui porte l’admiration, de ce qui porte à l’admiration. L’admiration ne peut être l’objet d’un effort. L’attitude efforcée lui est incompatible.

Peut-on ne pas croire à l’admiration ? Y a-t-il des raisons de s’en méfier ? J’ai entendu quelqu’un soutenir qu’elle fige, qu’elle fixe ce qui est, ce qui normalement échappe à tout « arrêt sur image ». Qu’on ne peut admirer le mouvant, le mouvement de la vie, le fait qu’une chose soit ceci, puis cela et parfois son contraire… Qu’elle ignore l’inconnu, l’inouï, le non vu, l’« invu » (ce qui est en attente de sens perceptible).
La question paraît aller plus loin qu’on ne pense : on admire l’être, ce qui persévère en son être. L’admiration aurait-elle besoin d’une certaine fixité, permanence ? L’admiration serait alors tangente à la contemplation ? Alors quid du devenir ? On en jouit, on s’y plonge, il demande notre participation – alors comment faire le pas de côté de l’admiration ?

Proust avait lui aussi quelques préventions de cette sorte à l’égard de l’admiration. Interrogé, il fit surgir une question qu’on n’avait pas soupçonnée : non pas « Qu’admire-t-on ? » ou « Qui admire-t-on ? » (et accessoirement pourquoi ?) mais plus inattendu : « Quand admire-t-on ? » A l’inverse de ce que clamait Wordsworth (A thing of beauty is a joy for ever), Proust est hanté par le sentiment de l’éphémère du plaisir esthétique. La chose qu’on voudrait admirer n’est plus là quand le moment est venu de la contemplation dans le calme.
Il m’est arrivé d’être littéralement « emporté » par un morceau de musique entendu en voiture – je cherche et retrouve ce bijou en CD : soudainement il a perdu toutes ses couleurs.

La vie offre l’autojouissance propulsive, magnifiante de l’admiration. Mais on ne peut pas vivre en permanence sous ce surrégime ! Cela serait intenable, l’admiration elle-même s’effriterait, disparaîtrait. Il faut des temps morts, des phases léthargiques. Des phases où l’on s’habite, dans un tempo moins aventureux en des moments de repli, de repos, de détente évasive et d’absence.

J’admire ceux qui ne tombent pas dans le piège tendu par l’admiration des autres.

Adolescent déjà une attitude rétive à l’égard des admirations grégaires. Mai 68 : l’enthousiasme hédoniste et libertaire me parut d’emblée suspect. L’individualisme triomphant « je fais ce que je veux » clamé en groupe, en foule, paradoxe intenable : peut-on enrégimenter des pulsions, des désirs ?

Longtemps j’ai plus admiré les personnes que les livres. Aujourd’hui, il me semble que c’est l’inverse.

Les admirateurs sont des passeurs.
Les créateurs ont toujours admiré d’autres artistes, d’autres penseurs, d’autres créateurs. Dans leur champ d’intervention ou dans d’autres. Peut-être est-ce pour cela qu’ils expriment le mieux la condition humaine. Ils ont des clés qui ouvrent plutôt que des serrures qui ferment.
Des musiciens ou des peintres admirent volontiers des poètes, des écrivains admirent des peintres, des philosophes admirent des musiciens, des réalisateurs de cinéma, des metteurs en scène de théâtre admirent toutes sortes d’artistes. Ils se définissent en partie (et toute la question est là, quelle partie, quelle mesure ?) par leurs admirations.
Petit florilège d’admirateurs et admirés. On admire Edgar Allan Poe parce que Baudelaire l’admirait, Stevenson parce que Borges l’admirait, Hawthorne parce que Melville l’admirait, Byron parce que Chateaubriand l’admirait, etc. La littérature telle que je l’entends et surtout la vis, est une chaîne d’admirations, une suite enchantée de complicités. Elle nous fait remonter l’histoire de la littérature, nous fait voyager à travers des littératures : l’admiration de Victor Hugo pour Shakespeare, celle de Malraux pour De Gaulle, celle de Richard Brautigan pour la poésie japonaise, etc.
Apprenant que Les Iles de Jean Grenier était le livre de chevet de Mishima et poussé par l’admiration que lui portait Marguerite Yourcenar, j’ai dévoré toute son œuvre, ai découvert Kawabata que Mishima admirait (et jalousait), puis ai enchaîné avec les grands prosateurs japonais, Tanizaki, Sôséki, Kafû…
Que saurions-nous de Socrate sans l’admiration de Platon ? De Platon sans celle de son disciple Aristote ?
L’admiration nous fait explorer des mondes autres, elle construit des ponts entre les arts, les cultures. Elle décloisonne et opère des rapprochements, des filiations, des consonances insoupçonnés. La musique par exemple, Fauré, Ravel et Debussy avec l’admiration que Jankélévitch portait à ces compositeurs. La peinture, est-ce que Vermeer serait aussi connu et apprécié aujourd’hui si Bergotte dans La Prisonnière, n’avait pas admiré – à en mourir – un certain petit pan de mur jaune de la Vue de Delft ? Que serait la postérité de Giacometti sans l’admiration de Jean Genet ? La sculpture khmère sans les pages enfiévrées de Malraux ?

Les admirateurs sont des passeurs et les passeurs souvent des traducteurs.

L’un de mes écrivains préférés cite-t-il un auteur qu’il admire ? J’achète tous ses livres. Un cycle nouveau de lectures s’enclenche qui me mène vers un écrivain, un pan entier de littérature. Il y a l’idée inconsciente qu’une sorte de filiation s’opère, que certains écrivains se retrouvent dans d’autres qui en perpétuent involontairement certains éléments esthétiques auxquels on est attaché, des associations d’ordre émotionnel, une vision poétique ou la mélodie d’une époque (c’est souvent la même chose).
Il y a pire méthode, sauf que celle-ci, flâneuse et affinitaire, n’a pas de fin. C’est une canonnade de coups de foudre incessants. Avec le risque de ressembler à Bouvard et Pécuchet, ces deux bonnes volontés imbéciles qui s’emballent sur leurs lectures successives et désordonnées, les bonnes comme les mauvaises. Qu’importe, la littérature a pris possession de nous.
(A suivre)

Illustration : « Admiration » de William Bouguereau, 1897.

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

  1. Catjr56 says:

    Le morceau de musique entendu en voiture m’a ravie, cueillie, à ce moment précis. Mais à l’écoute suivante, c’est comme si moi même j’étais fanée…

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, comme Proust l’a montré, quelque chose d’«in-ouï» s’est montré à un instant « t » qui, la fois suivante, s’est résorbé dans la platitude de l’existence, dans le lassant du réel, dans ce qui s’étale, s’enlise dans la répétition, n’émerge plus, n’apparaît plus… Le dernier livre de François Jullien « L’Inouï » (Grasset) permet de comprendre beaucoup à ce sujet.

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Patrick Corneau