Patrick Corneau

Proust serait-il un écrivain pour écrivains ? Est-il la chasse gardée d’une étroite classe d’intellectuels, regroupant des universitaires, des critiques, ceux qui ont vraiment lu la totalité de la Recherche du temps perdu et la relisent encore ? En cette année anniversaire du centenaire du prix Goncourt attribué à A l’ombre des jeunes filles en fleurs on peut légitimement se poser la question si l’on en juge par les montagnes de thèses, d’articles, d’essais consacrés à cette cathédrale de prose qui, comme les vrais classiques, semble n’avoir jamais fini de dire ce qu’elle a à dire. Après les beaux essais en forme d’introduction et de conférences de Bernard de Fallois qui visaient à démystifier l’intimidante monumentalité de l’œuvre aux milliers de pages et les préventions qu’elle peut susciter en termes de lisibilité, voici de la part de Thierry Laget un très intéressant Proust, prix Goncourt sous-titré Une émeute littéraire (Gallimard, 2019). Un essai sur la réception du prix aussi savant, précis que cruel tant pour Proust, ses petites manœuvres, son milieu entre embrassades et férocités secrètes que pour l’Académie Goncourt vouée à un « idéal de médiocrité qui, son palmarès en atteste, constitue sa principale ambition ».

Thierry Laget est un proustien distingué qui a naguère collaboré aux côtés de Jean-Yves Tadié à la nouvelle Pléiade de la Recherche ; il commente brillamment le dossier de presse de l’époque, soit les années 1919-1920, et réussit même la prouesse d’en faire un récit palpitant et plein d’humour.
Rappelons les faits. Le 10 décembre 1919, le prix Goncourt est attribué à Marcel Proust pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Aussitôt éclate un tonnerre de protestations : anciens combattants, pacifistes, réactionnaires, révolutionnaires, chacun se sent insulté par un livre qui, ressuscitant le temps perdu, semble dédaigner le temps présent voué à la reconstruction nationale. Pendant des semaines, Proust est vilipendé dans la presse, brocardé, injurié, menacé. Son tort ? Ne plus être jeune, être riche, ne pas avoir fait la guerre, ne pas raconter la vie dans les tranchées.
Retraçant l’histoire du prix et les intrigues, coups bas en vue de son attribution à Proust, s’appuyant sur des documents inédits venant pour la plupart des archives Gallimard, dont il dévoile nombre d’extraits savoureux, Thierry Laget fait le récit d’un événement inouï – cette partie de chamboule-tout qui a déplacé le pôle magnétique de la littérature – et de l’émeute dont il a donné le signal (on peut imaginer la joyeuse partie de lynchage qu’on aurait eue si les réseaux sociaux avaient existé !) . Car l’attribution du Goncourt à un livre que l’on n’attendait pas, d’un écrivain qui n’avait rien de « populaire », fut bien une pierre milliaire qui marqua la fin d’une étape et le début d’une autre. Avec Proust la littérature migre du côté du sujet, des catégories conditionnelles et a priori de toute expérience possible, de la donation de sens, du principe même de réalité dont Einstein a établi la relativité. La révolution est énorme ! La littérature s’est repliée sur elle-même, concentrée sur son foyer : sans objet propre ni méthode, elle accueille ce que l’existence enferme par essence, d’inexpliqué pourrait-on dire. Nombreux sont les écrivains à déclarer lui devoir une dette infinie et tenter de sortir de l’ombre portée d’un tel génie.

Curieusement Proust minimisa l’impact du Goncourt dans sa détermination à faire œuvre (on ne le crut guère). Comme l’écrit Thierry Laget « le prix Goncourt, qui marque son entrée dans l’immortalité, est bien pour lui un signal crépusculaire« . L’urgence, la fièvre alimentent l’écriture qui doit, malgré la maladie, reprendre son cours et aller de l’avant. Elle est la vraie gloire, une prière agissante et même un exercice spirituel (voir Sur Proust de Pierre Klossowski), celle du monde est illusoire, inconstante – et « conférée par des sots » ajoute Thierry Laget. L’épisode tragi-grotesque du prix et ses débordements de bêtise franchouillarde a donné à Proust l’occasion de le vérifier. Il n’avait guère besoin de cette pantalonnade pour être foncièrement convaincu que la littérature est une affaire privée, individualiste et que la tendance à la socialiser avec récompenses, prix, décorations et fonctions publiques est plus pernicieuse qu’avantageuse. C’est dans l’un de ses cahiers d’esquisses qu’il note magnifiquement pour s’en souvenir à jamais : « À chaque époque de la vie, l’oubli de ce qu’on a été est si profond chez les contemporains, faits il est vrai de jeunes gens qui ne savent pas encore, de vieillards qui ont oublié, qu’on est obligé (moi prix Goncourt) de faire face, si connu qu’on ait été, à l’ignorance du milieu ambiant. Je me ferais connaître par un livre (car ce sera sans doute dans la fin même, à propos du livre que je veux faire) et on dirait de moi : « Qui est-ce ? » Et si nous tenions à ce qu’on ne dise pas sur nous les folies qu’engendre le besoin de parler quand quelques renseignements ne le guident pas, nous serions obligé de décliner nos titres et qualités, de dire qui nous étions de l’autre côté du Temps, nos dernières années étant comme un pays inconnu où nous débarquons, et où ceux qui l’habitent n’ont jamais entendu prononcer notre nom. »

Ceci étant admis « de l’autre côté du Temps« , qu’en est-il du côté des lecteurs ?
Thierry Laget attire notre attention sur un paradoxe qui émane des chiffres concernant les tirages cumulés de la Recherche toutes éditions confondues de 1919 à 1980, date du 60ème anniversaire de l’attribution du prix à Marcel Proust (après l’œuvre de Proust est dans le domaine public et l’on ignore les résultats des diverses éditions). Deux choses apparaissent : d’une part près de deux millions d’exemplaires des sept volumes composant la Recherche ont été vendus en langue française (poche et clubs compris), ce qui est relativement peu sur une telle durée et compte tenu de la notoriété maximum de l’auteur (et par rapport au Petit prince et à L’Étranger, les deux plus grand succès du fonds Gallimard) ; d’autre part, Du côté de chez Swann, le premier tome, est celui qui a eu le plus de succès, après cela les ventes n’ont cessé de décliner. Ce qui fait écrire à Thierry Laget : « On peut donc estimer à un sur trois le nombre des lecteurs qui se contentent du premier volume et que le prix Goncourt ne convainc pas d’acquérir le deuxième. » Par ailleurs, les lecteurs (pas seulement en France mais partout ailleurs) placent Proust régulièrement en tête quand il s’agit d’élire les cent livres du siècle tous genres confondus (enquête du Monde en 1999). Sa popularité est donc inversement proportionnelle à la diffusion de son œuvre. Proust est le cas rare d’une disparité criante entre les feux de la notoriété et la réalité crue des chiffres. C’est l’heureux (?) auteur qu’on encense sans l’avoir véritablement lu. Combien sont-ils depuis un siècle ceux qui se targuent d’avoir lu A la recherche du temps perdu dans son son intégralité ? Dans les quatre volumes de la Pléiade ou le pavé Quarto de 2408 pages ? Les mystères de cet étrange (et inique) paradoxe ne sont-ils pas confirmés par ce cher Marcel lorsqu’il écrit dans son Contre Sainte-Beuve que « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » ?

Proust, prix GoncourtUne émeute littéraire de Thierry Laget, Gallimard, 2019. LRSP (livre reçu en service de presse)

Illustrations : Le cercle de la rue Royale, 1868, huile sur toile de James Tissot, musée d’Orsay / Éditions Gallimard.

Prochain billet le 9 juin.

  1. pascaleBM says:

    ce qui arrive aux très grands, la renommée.
    Lus pointilleusement -à la virgule près, et intégralement, et relus de même, par quelques-uns.
    Cette liste, plutôt courte, commence avec L’Iliade et l’Odyssée, passe par Montaigne et Pascal… ceux que l’on appelle les classiques, qu’il est de bon ton de nommer à tout bout de champ -lequel est souvent désertique!

  2. Patrick Corneau says:

    Oui, il faut se réjouir de la permanence des « quelques-uns » qui lisent, relisent pointilleusement quelques grands textes : ils font reculer l’innommable selon R. Calasso.

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