Si vous êtes rousseauiste et croyez en la bonté naturelle de l’homme, passez votre chemin ce livre n’est pas pour vous. Si vous acceptez d’affronter les nouvelles, toutes les nouvelles y compris les mauvaises – bref si vous ne renâclez pas devant le dysangile du présent et son froid reflet de la condition humaine, alors la voix de Paul Yonnet vous sera précieuse.
Paul Yonnet, essayiste et sociologue atypique fut engagé dans le mouvement contestataire de mai 68 où il rencontra Marcel Gauchet et Jean-Pierre Le Goff*. Il est l’auteur notamment de « Jeux, modes et masses » et surtout de « voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national » qui, à sa sortie, avait suscité une polémique et se révèle aujourd’hui prémonitoire. Paul Yonnet est mort le 19 août 2011. Il avait 63 ans.
Son dernier livre « Zone de mort » qui relate l’épreuve ultime de sa lutte contre le cancer est une traversée dont on ne sort pas indemne. Les récits de ce genre sont devenus légion dans une société où la condition de victime est désormais placée au coeur des projets littéraires. Précisons qu’il s’agit de tout autre chose qu’un témoignage cherchant à jouer sur notre propension à l’empathie. Paul Yonnet était un alpiniste émérite et un marathonien de bon niveau, il s’estimait miraculé après avoir subi et guéri d’un premier cancer (lymphome) à 22 ans; il prenait la vie de front, à bras le corps, sans s’illusionner comme dans son travail de sociologue et a fortiori dans l’écriture considérée comme une « épreuve de vérité ». D’où ce texte hors norme, à la fois sans concession et lumineux, à la pointe de la lucidité pour dire la maladie, l’épreuve qu’elle représente, les horreurs qu’elle suppose, mais aussi la chance qu’elle offre grâce à l’écriture d’approcher au plus près et en pleine conscience le tragique de la vie. On est saisi par la puissance du désir de vie qui traverse cette « zone de mort » où alternent les moments de réminiscences, de sérénité, de doute, de révolte, d’angoisse et de chaos. Paul Yonnet ne s’en laisse pas compter, même aux moments les plus durs, son œil de sociologue franc-tireur (antidogmatique et promoteur du non-verbal) démasque, décrypte la mascarade d’une médecine toute puissante, terriblement efficace et parfois effroyablement inhumaine (pour la bonne cause bien sûr). Machine qui fonctionne pour fonctionner, soigne, traite et répare dans l’abnégation jusqu’à en oublier l’humanité même de ses patients devenus des cas, des dossiers, des numéros, des assurés ou des bénéficiaires – bref des abstractions… Il est désespérant d’entendre un homme, après avoir subi l’innommable de ce qu’il appelle « la nuit du Stilnox** » dans le service de réanimation d’un grand hôpital, avouer au bord de la mort qu’il a désormais perdu le peu de confiance qu’il avait en l’espèce humaine: « La nuit du Stilnox avait brisé mon idéal de retour parmi les vivants. Elle avait atteint ma capacité à croire en quelque bonté de l’homme dans ses rapports avec autrui, elle avait chassé la confiance, remplacée par son exact contraire, la méfiance; chacun aurait désormais à démontrer sa bonne disposition; toute relation serait hypothéquée par une précaution vers laquelle l’expé­rience limite que j’avais connue m’avait renvoyé comme une balle. Mais j’avais continué à entretenir des rêves. Je m’étais représenté que le retour à la vie civile serait une fête, oh! pas une fête publique, mais une addi­tion de petits bonheurs qui me rendraient à l’habitude, où ils gisent. Moi qui aime cuisiner et manger (…). A l’hôpital, j’avais perdu quelque chose de bien plus grave que l’appétit, le goût. Je n’avais plus le goût de rien. Auparavant, je vivais pour manger. A pré­sent, je mangeais pour vivre. Par obligation. »
La dernière partie de ce livre posthume est un hommage à la littérature que Paul Yonnet, auteur de romans sous pseudonyme, célèbre en relisant certains de ses auteurs favoris (Rousseau, Bernanos, Céline, Valéry, Gide). Mais c’est une lecture empreinte du pessimisme d’un homme déçu, abattu qui vient chercher paradoxalement un réconfort et une confirmation d’un bilan de vie (« Seule la connerie humaine est invincible ») dans la noirceur d’un Céline ou le pessimisme final d’un Rousseau que l’on n’a pas voulu entendre. Les dernières pages sont consacrées aux « Destinées » de Vigny dont Paul Yonnet nous dit qu’il a fait son livre de chevet des Poésies complètes. C’est avec les vers de « La mort du loup » que s’achève ce parcours unique et tragique. Ça n’est pas peu pour dire l’édifiante et souveraine dignité de l’homme que fut Paul Yonnet.

* Signalons la belle préface, sensible et fraternelle, que Jean-Pierre Le Goff a donné pour ce volume.
** Paul Yonnet dénonce avec vigueur les dérives sadiques auxquelles se prête le petit personnel des équipes de nuit en se servant de ce somnifère pour manipuler les malades jugés « récalcitrants ». Lire ce morceau de bravoure sur l’addiction française aux petites pilules…

Zone de mort de Paul Yonnet, préface de Jean-Pierre Le Goff, Éditions Stock, 2017. LRSP (livre reçu en service de presse)

A écouter (ou podcaster) sur France Culture l’évocation de Paul Yonnet dans Répliques du 25/11/2017 avec Jean-Pierre Le Goff et Philipe Raynaud.

Illustrations: Photographies de J. Sassier / Éditions Stock.

 

  1. pierre latiere says:

    Tres bon livre de Paul Yonnet dont vous avez repris un extrait du Désespéré de Leon Bloy (même extrait cité page 178 par Paul Yonnet dans ‘Zone de mort’ ) dans un post precedent sans faire mention de Paul Yonnet, à qui vous devez certainement cette heureuse decouverte…

    1. Oui, c’est effectivement en lisant un des chapitres du beau et poignant livre de Paul Yonnet que j’ai eu l’idée de reprendre le texte de Léon Bloy cité par Yonnet. Je n’ai pas indiqué la source car c’est une citation d’auteur et non de Yonnet lui-même. Un blog n’est pas une thèse… 😉

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Patrick Corneau