10623554_922100021140723_3837412966245151131_oferli4Dans son Journal écrit la nuit (1986-1992), Gustaw Herling commentant le discours de réception de Joseph Brodsky (Nobel de littérature en 1988), s’interroge sur le rapport entre culture littéraire et gouvernance: l’étendue de la première augmente-t-elle la qualité de la seconde? La littérature peut-elle « sauver » politiquement le monde? Cette question qui pouvait paraître triviale, ne l’est plus aujourd’hui au regard de l’inculture qui s’affiche, ouvertement et cyniquement, aux plus hauts degrés de l’État.
Ainsi, récemment, un reportage atterrant diffusé sur Canal+ montrait, entre deux ricanements de l’intéressée, que Madame Fleur Pellerin, Ministre de la Culture et de la Communication, n’avait pas lu les quelques livres présents sur la minuscule bibliothèque de son bureau ministériel, ni ne savait qui était l’auteur de la toile qui en décore l’un des murs (par ailleurs, le même reportage montrait – redoublement des ricanements de la Ministre – son inaptitude dans le maniement de quelques objets techniques banals: télévision câblée, enceinte pour smartphone, ligne directe présidentielle…).

« Le 5 janvier
Dans le discours de Joseph Brodsky à Stockholm, ce qui est sympathique, c’est sa foi que seule la poésie (ou, plus largement, la littérature) peut « sauver le monde ». Le lauréat du Nobel avoue avec un sourire qu’il a souvent rêvé de remplacer l’État par la bibliothèque. Plus sérieusement, il assure que, si nous pouvions choisir nos gouvernants d’après leurs lectures et non sur leurs programmes politiques, nous vivrions dans un monde plus heureux. Il me semble, dit Brodsky, qu’au maître potentiel de notre destinée nous devrions poser des questions non sur son projet de politique étrangère, mais d’abord sur ce qu’il pense de Stendhal, de Dickens, de Dostoïevski. Le projet de l’amélioration de notre monde, qui est loin d’être le meilleur, avancé par le prix Nobel de cette année me donne la chair de poule. J’avais eu jadis la même réaction devant l’affirmation du grand prix Nobel Thomas Mann qui aurait souhaité mesurer les régimes politiques à la toise de leur « rapport à la littérature ». Ignazio Silone appela cette sottise « mandarinat ».
Le fait d’avoir beaucoup lu est un critère trompeur pour juger de la sagesse, de la noblesse et de l’honnêteté d’un homme. Je suppose qu’aussi bien Lénine que Staline avaient lu les écrivains nommés par Brodsky puisqu’en général dans leur jeunesse, ils aimaient lire ce qu’on appelait « la littérature ». Trotski les a certainement lus et aurait su en dire bien des choses intéressantes, étant un lecteur doctrinaire, certes, mais intelligent et cultivé. Quant à Staline, il avait réellement un faible pour la poésie, peut-être parce qu’il était lui-même auteur de tentatives poétiques de jeunesse (Mussolini, auteur d’un roman de jeunesse, La Maîtresse du cardinal, avait le même faible). Finalement, le fait n’est pas insignifiant que Staline, dans son fameux coup de téléphone à Pasternak, eût demandé s’il convenait de considérer Ossip Mandelstam comme un « maître ». En nous transportant de la vraie patrie de Brodsky dans sa patrie d’adoption, rappelons que le président Kennedy fut un lecteur passionné (son épouse aussi, qui tint à la Maison-Blanche quelque chose comme un salon littéraire). Son charme personnel et sa mort tragique mis à part, je ne pense pas qu’il mérite le nom de grand président, en tout cas pas autant que, par exemple, un Truman, qui probablement n’avait lu de toute sa vie qu’un seul livre, la Bible.
Laissons donc aux littérateurs la nostalgie de « maîtres de nos destinées » qui auraient beaucoup lu. Grand poète et essayiste éminent, en suivant la trace de ses prédécesseurs Brodsky doit « sauver le monde » en s’adressant à d’autres lecteurs, le plus souvent en opposition avec les lecteurs « couronnés » ».
Gustaw Herling, Les perles de Vermeer, Journal écrit la nuit (1986-1992), Seuil, 1999.

Illustration: Détournements livresques de Clémentine Mélois.

      1. serge says:

        C’est d’autant plus réjouissant que ce type d’humour, décalé et subversif est plutôt rare chez une femme. En plus elle est mignonne. Je suis déjà amoureux.

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Patrick Corneau