chienloup31Occupé? dit le Loup: vous ne flânez donc pas
Où vous voulez?  Pas toujours, mais qu’importe?
Il importe si bien, que de tous vos hobbys
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

ferli4Ma condition somme toute récente de « retraité » m’a placé au contact d’une foultitude de gens de même statut tous aussi effervescents les uns que les autres, la bouche pleine de projets, programmes et plannings, « surbookés » permanents et fiers de vous le faire savoir l’agenda à la main. Bref, tout ce petit monde se démenant joliment pour avoir l’âge de l’époque plutôt que celui de ses artères…
J’en suis dépité et ne vois là qu’une malheureuse persistance des chaînes qu’ils ont portées ou supportées toute leur vie. Bref, une rémanence de leurs anciennes aliénations. Au fond, ils me font penser un peu au chien auto-satisfait de la fable de La Fontaine qui « se la joue » face au loup chienlit. Je me sens un peu loup et même relativement cigale: qu’il est bon de ne rien faire, de ne vaquer à rien, de pouvoir enfin goûter le « temps pur* »! Sortir du fleuve et regarder passer les agités du bocal… En un mot, se balnéariser ad vitam æternam (avoir assez d’occupations pour n’être jamais oisif et assez d’oisiveté pour n’être jamais occupé).
Clément Rosset, philosophe intempestivement inactuel, a tout dit sur le passage du temps dans la sagace introduction de son texte « Beckett, l’emploi du temps »:
« Ce qu’on appelle l' »emploi du temps » est souvent, s’il ne l’est toujours, une manière de ne pas employer le temps, de mettre celui-ci en sursis et à l’écart. Disons plus précisément une façon de ne pas l’éprouver en tant que tel. Ce qui vient occuper le temps, l’emploi du temps justement, est aussi ce qui rend le temps imperceptible, insensible, hors conscience et comme hors champ. C’est quand il n’y a rien à faire que le temps devient perceptible – pas le temps au sens de cadre transcendantal de toute perception possible, comme l’enseigne Kant, mais le temps comme durée pure que rien ne saurait occuper – et se révèle aussitôt comme source d’ennui et d’angoisse. Or il se trouve qu’il n’y a jamais rien de sérieux à faire, rien du moins dont le sérieux ne s’évapore à la moindre réflexion, tel le beurre qui fond à la chaleur de la poêle. Il est donc toujours urgent de ne pas laisser le temps s’écouler à vide, d’improviser dans l’instant, en cas de rupture de l’attention qui accaparait autour d’un objet quelconque, une occupation de rechange telle que le temps puisse continuer à s’écouler sans dommage. Au fond l’expression courante de « passer le temps » signifie principalement qu’on a trouvé un investissement tel que précisément le temps ne passe plus, ou plutôt qu’on a trouvé moyen d’oublier que le temps passait. Le problème du temps est qu’il ne « passe » (c’est-à-dire s’oublie) que si on a quelque chose à y faire. Et son drame est qu’il n’y a malheureusement jamais rien à y faire. »
Clément Rosset,
« Beckett, l’emploi du temps » in Faits divers, PUF, 2013.

*sachant que l’expérience du « temps pur » est mortelle (ennui, anxiété, déréliction) et que seule est envisageable une confrontation avec le temps « dérivée », appréhendée à travers l’occupation la plus gratuite possible: traîner (cf. Pierre Zaoui), flâner, bloguer…

Illustration: « Le Loup et le Chien », Louis-Maurice Boutet de Monvel (1850-1913), La Fontaine – Fables Choisies Illustrées Pour Les Enfants, Plon-Nourrit & Cie, 1888.

  1. A.B. says:

    Quand je lis Rosset, le temps file… et « après » ? je suis heureux, en forme…
    Quand je m’em**de devant la téloche, le temps s’allooooonnnnggee et « après » ? Je suis vidé… déprimé… et je bois.

    Je ne lis presque jamais Rosset…

    Mes contradictions m’affligeront toujours…

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Patrick Corneau