Simon Leys est grand! Vous ne lirez pas beaucoup d’esprit de son envergure dans la bousculade de la déprimante « Rentrée littéraire » (555 auteurs en lice).

Revue des Deux Mondes – Quelle est votre relation actuelle à la bibliothèque? Êtes-vous de ceux qui pensent qu elle peut se résumer à dix livres essentiels ou bien au contraire êtes-vous partisan d’une bibliothèque où l’on peut se perdre, éprouver même la surprise de découvertes inattendues?

Simon Leys J’aime une bibliothèque où l’on peut perdre son temps. Rappelez-vous ce que Vialatte écrivait à ce sujet: « Un grand professeur de Normale disait à ses élèves: « Lisez, mais lisez au hasard, lisez sans nul programme. C’est le seul moyen de féconder l’esprit. » On ne peut savoir qu’après-coup si le temps fut perdu ou gagné. Sans le temps perdu, qu’est-ce qui existerait? La pomme de Newton est fille du temps perdu. C’est le temps perdu qui invente, qui crée. Et il y a deux littératures: celle du temps perdu, qui a donné Don Quichotte, et celle du temps utilisé, qui a donné Ponson du Terrail. Celle du temps perdu est la bonne. Le temps perdu se retrouve toujours cent ans après. »

Revue des Deux Mondes – Quel lien établissez-vous entre l’éthique et l’esthétique?

Simon Leys Vaste question! Je persiste à penser qu’elle est bien résumée par la citation de Wittgenstein que je proposais pour conclure mon étude sur « la leçon chinoise ». Wittgenstein disait de Tolstoï (qu’il admirait): « Voilà un homme vrai, un homme qui a le droit d’écrire! » Entrez dans une librairie, et voyez un peu combien de livres pourraient passer ce test clair, simple et fondamental!

Revue des Deux Mondes – Stendhal est très présent dans vos textes, vous pensez souvent à lui. Est-ce à dire qu’il figure quelque chose de particulier entre les autres écrivains que vous aimez? (Étant entendu que ce ne sont pas les plus visibles ou les plus cités qui sont les plus importants…)

Simon Leys Thibaudet distinguait deux sortes d’écrivains: ceux qui ont une position et ceux qui ont une présence. Il ne s’agit pas là d’un jugement de valeur, mais simplement d’une constatation sur une différence de nature. Hugo serait un bon exemple du premier type – et Stendhal est l’incarnation même du second. On lit et relit les Misérables, ou l’Homme qui rit (et Choses vues!) mais sans nécessairement éprouver le désir de mieux connaître l’homme que fut Hugo. Avec Stendhal, c’est l’inverse (il me semble) : lettres, journaux, les moindres fragments et notes intimes sont pour nous des trésors, plus encore peut-être que ses grands romans. (Mais ici, j’avance peut-être une hérésie?)
Extrait de la Revue Des Deux Mondes, septembre 2013.

Illustration: origine inconnue

  1. Sophia says:

    Moi aussi j’aime une bibliothèque pleine de livre. J’adore la surprise que donne un livre qu’on a quand on lit un livre qui était déjà là tout ce temps mais qu’on n’a jamais lu, et que quand on le lit enfin, on le trouve absolument délicieux.

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Patrick Corneau