Tout voyageur devrait impérativement avoir au fond de sa sacoche ce texte admirable de Giorgio Manganelli et le méditer avant, pendant et après son périple.

« Chaque voyage est le plus beau voyage du monde. Ce qui fait le voyage, ce n’est ni la longueur ni la durée, ni ce que l’on appelle les merveilles, les chefs-d’œuvre qu’il peut nous arriver de voir. Le voyage est d’abord fait de lui-même. C’est un espace longiligne, dans lequel, comme en une fissure de la planète, tombent images, profils, mots, sons, monuments et brins d’herbe. On peut faire dix mille milles sans avoir voyagé pour autant; on peut faire une promenade, et la promenade peut devenir cette fissure, être voyage. Les émigrants du XIXe siècle ne voyageaient pas, qui pourtant changeaient de cieux, et les touristes en troupeau ne voyagent pas, qu’un guide agressif bourre de chefs-d’œuvre. Voyager, c’est une opération ou solitaire ou en compagnie minime et affine; et c’est se laisser tomber au fond de cette fissure magique qui nous porte d’un lieu à l’autre.
Parlons un peu des chefs-d’œuvre, ou des merveilles naturelles, puisque beaucoup de gens voyagent pour voir ces choses. Certes, je peux aller à Colmar et voir Grünewald: mais c’est aller voir cette image, ce n’est pas voyager. Chaque année des millions de touristes passent quarante-huit heures à Florence, à Venise, et s’éreintent en allant d’une église à un musée; ce n’est pas voyager. Je me méfie toujours des chefs-d’œuvre; mais, si je les rencontre pendant un voyage, un vrai voyage, je les redoute comme des bandits en embuscade, images qui veulent me dépouiller de ma disponibilité, pour me transformer en un point d’interrogation-exclamation: « Comment peut-il exister pareils chefs-d’œuvre?! » Il est assurément difficile de voyager un peu longtemps sans tomber sur des édifices ou des peintures qui aspirent à un poste de titulaire dans l’histoire: là, suivant ce que nous disent les livres qui nous servent de guide, c’est le moment d’admirer et d’approuver. Les chefs-d’œuvre sont vindicatifs. Je crois toutefois qu’il est opportun de considérer la rencontre avec l’un de ces monstres comme une occasion magnifique, une expérience dont il n’est pas dit qu’elle doive être de dévotion soumise. Détester une œuvre insigne confère style et subtilité à notre haine. Je me rappelle la première fois où je vis le Parthénon; il est très important de savoir en quel point de l’itinéraire on fait l’expérience de quelque chose d’extraordinaire: je revenais alors de mon unique voyage en Afrique noire, un monde magmatique et dans lequel l’homme est un animal minoritaire et occupé à se protéger avec d’antiques magies. Sur l’Acropole d’Athènes, devant le Parthénon, j’éprouvai une haine profonde et en même temps, oserais-je dire, noble. Était-ce un chef-d’œuvre? Je ne suis pas sûr qu’il existe des chefs-d’œuvre. Il existe des mythes qui sont devenus forme marmoréenne. Le Parthénon était à mes yeux, de façon sublime, un mythe que je détestais: la clarté intellectuelle, l’orgueil géométrique, l’ignorance du magma, du désordre, du rêve, des démons et du cauchemar; j’avais devant moi le mythe obsessionnel de ce qui serait l’Europe; mais j’avais en tête les espaces planétaires, la boue organique de l’Afrique: sa peur splendide, la beauté indéchiffrable des animaux, la réticence à l’égard de la forme, l’ignorance de quelque géométrie que ce soit.
Ainsi donc, voyager avec des sacs d’amour et de haine, et puiser dans l’un ou l’autre, comme le dicte la passion; car voyager est une expérience passionnelle.
Mais qu’arrive-t-il pendant un voyage? Que nous arrive-t-il à nous? On voyage avec les cinq sens, on voyage avec des visages et des mots. On fait l’expérience d’odeurs, d’arômes, on subit des chaleurs, des gels, des pluies, des vents, on voit des couleurs qui nous blessent et que nous n’oublierons pas, on découvre des formes que les archives de la mémoire ignoraient, on découvre le goût de l’air, on déguste des aliments innaturels — tous les aliments travaillés sont innaturels, mais il y a d’innombrables choses innaturelles.
C’est pourquoi je crois qu’il est inutile et dangereux de faire des photographies. Il est vrai que j’ai parfois regretté de ne pas avoir une photographie d’une forme qui m’était restée intensément chère; je pense néanmoins que c’est là un prix modeste pour être assuré de ne pas faire de l’image une illustration, de ne pas avoir, par exemple, la forme d’un rocher, d’un édifice, mais en ayant effacé, dans l’acte même de photographier, la couleur du ciel, l’odeur du lieu, les bruits, les voix qui peuplent l’air, de rapides et ténus événements: le passage d’un chat, l’attente d’un orage, la turbulente légèreté de l’air d’un matin; pour ne rien dire de notre stupeur mortifiée, du tremblement qui nous saisit devant une image que nous savons destinée à revenir dans nos rêves.
Tandis que j’écris, passent devant les yeux de la mémoire des images qui m’ont éclairé et troublé; et je note combien y sont rares les figures des monuments: le Baptistère de Florence, San Vitale à Ravenne, la chapelle du Saint-Suaire à Turin; et j’ajoute, pour l’Italie, un sanctuaire hypogée de l’an mille, près du Gargano: non pas un chef-d’œuvre, mais un lieu de furibonde magie; comme, dans les Pyrénées, les grottes paléolithiques du Mas d’Azil. Je me rappelle des cailloux, comme les éclats d’obsidienne de Molfetta ou la lave morte des volcans islandais; je me rappelle la cathédrale de Modène en même temps qu’un fameux restaurant, et je ne veux pas que divorcent ces deux images; la cathédrale d’Albi, en France, et les mégalithes enchantés de Bretagne. Les restes cérémoniels de Monte d’Accodi en Sardaigne côtoient les églises de Gravina di Puglia, les temples indiens d’Ajanta; je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire l’odeur lourde, charnue et corrompue de la première aube indienne, à Bombay; ou la persistance mollasse des effluves lagunaires à Venise, ou des joncs brisés le long du Pô; l’enivrement d’air dans une forêt finlandaise; et un 21 mars, à l’arrivée nocturne à Athènes, la violence heureuse et enfantine des parfums des fleurs, archaïques amulettes du printemps. »

Italies excentriques (pp. 9-12), Giorgio Manganelli, traduction de Dominique Férault, Gallimard, Le Promeneur – Collection Cabinet Des Lettres, novembre 2006.

Illustration: Publicité américaine parue dan le Saturday Evening Post de juillet 1945 (illustration de Fred Siebel).

  1. Pierre says:

    « Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister… Si j’imagine, je vois. Que fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l’imagination peut justifier que l’on ait à se déplacer pour sentir… La vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n’est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes. »
    Fernando Pessoa

  2. Pierre says:

    Cette citation de Pessoa (que j’ai tronquée..) est extraite du « livre de l’intranquillité » ( Ed.Christian Bourgeois, traduction de Françoise Laye), fragment 451, page 460 de la dernière édition… Vous la retrouverez en entier… Encore un livre de chevet avec Perros et quelques autres; on arrive pas sur ce site par hasard. Bonjour de Bretagne où il fait beau aujourd’hui.
    Pierre
    PS: il écrivait aussi : » Le Gange passe aussi dans ma rue des Douradores » (frag 420, page 433)

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Patrick Corneau