« (…) Fabuleuses, rayonnantes nuits noires, et le matin si clair et riant, avec de si bons, de si chers yeux bleus! Le pâle et le rose, le bru­meux et le limpide – A l’automne, je mis à exé­cution mes projets de retraite et m’installai, solitaire, occupé à toutes sortes de bizarreries poétiques, dans une petite chambre misérable dont la fenêtre, pourtant, offrait une vue ravis­sante sur le paysage automnal et plus tard, hivernal. Le silence et les bizarreries étaient contagieuses, et je me sentais invinciblement attiré par la puissance du lugubre et du mono­syllabique. Le néant me fascinait par sa valeur admirable. J’étais extrêmement occupé à ne rien faire, et buvais à longs traits le charme mélancolique du vide. Je voulais être hors d’at­teinte et sans distraction, et je l’étais. De temps en temps, la porte s’ouvrait tout grand et un danseur pétulant entrait en dansant vers moi avec des mouvements surprenants, cocasses. Remords, mélancolie et tristesse venaient aussi parfois me voir. Les soirs étaient beaux comme des princes, et je confiais aux étoiles ce que je sentais et pensais. L’hiver arriva, et il se mit à neiger, et j’étais toujours dans ma chambre. La maison dans laquelle je vivais ressemblait à un repaire de brigands, mais je l’aimais précisé­ment pour sa bouleversante décrépitude. La porte de l’appartement n’était le plus souvent que poussée, pas du tout fermée soigneusement, et on eût cru cette porte trop fatiguée pour être à peu près en bon état. De plaintifs vagissements d’enfant parvenaient fréquemment à mon oreille toujours aux aguets. Les heures venaient et défilaient, l’une après l’autre. J’étais parfois au bord du découragement, mais chaque fois, je trouvais un réconfort, au fond de moi-même, dans la réflexion et le travail poétique. Les inquiétudes m’apaisaient, tandis que le calme et la frivolité pouvaient vite m’attrister ou m’inquiéter. C’est ainsi que je vivotais. Lorsque vin­rent les frimas, puis les grands froids, je m’enveloppai les pieds dans des étoffes. Je ne voulais pas être chauffé, car je ne voulais pas de bien-être, je voulais avoir froid. Parfois, l’an­goisse rampait jusqu’à moi et me touchait au front; mais je savais la dissiper en me mettant à rire et à danser à travers la pièce. Rien ne me dérangeait et, à mon tour, je ne dérangeais ni ne pesais sur personne. Personne ne savait où j’étais et personne n’avait besoin de le savoir. Personne ne venait chez moi, et je n’allais chez personne non plus. (…) »
Robert Walser, « Doktor Franz Blei », Petite prose, Editions ZOE, 2009.

Un hymne à la solitude, la vraie, pas celle de l’amoureux ou du poète transi qui n’a pas de distance avec sa douleur et vous encombre de son « pathos ». Non, la grande solitude intérieure de Rilke, celle qui fait « aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne » et qui vous grandit. Alors éclate une singularité belle et infatigable.

O Solitude! my sweetest choice! Katherine Philips

Illustration: Bill Johnson (Readers Digest Condensed Books, 1969).

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Patrick Corneau