Les mains, chez Soutine, tout comme les épaules et les bras, ont leur propre vie et en cela elles nous fascinent. Disproportionnées et vacantes, elles sont le plus proche de ce que le peintre nous donne à voir. Projetées d’un bloc contre la surface du tableau comme un animal mort, de grosses mains vacantes ou ballantes jetées à la face du regardeur pour le prévenir de la rudesse du monde. Les Belles Âmes aux fines mains modiglianesques sont priées de passer leur chemin… La main à plume vaut la main à charrue, s’était récrié Rimbaud — Quel siècle à mains! Mains ouvertes au bout des bras des garçons de café et des pâtissiers. Mains d’hommes de charge, salies et durcies par le travail pour battre le réel comme plâtre. Loin du corps ou mises dans le même sac que lui, en elles ce « punctum » qui concentre l’âme du sujet.
Les mains de Soutine ne sont pas faites pour la caresse. Entre une main et l’autre, il y a parfois dissension – même réunies, une main peut entrer en guerre avec l’autre. Elles sont faites pour se refermer dans le poing de Job. On sent que la grande engueulade entre l’homme et Dieu, c’est leur affaire.

Illustrations: Chaïm Soutine (1893-1943) / l’ordre du chaos, musée de l’Orangerie, 3 octobre 2012 – 21 janvier 2013 et mains de Soutine sur son lit de mort, collection M. Castaing.

  1. Breuning Liliane says:

    Magnifique!
    Magnifique phrase: « On sent que la grande enguelade entre l’homme et Dieu, c’est leur affaire. »
    Merci pour Soutine et pour … moi.

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Patrick Corneau