(…) Quand enfin j’accédais au Saint Graal qu’est la Sorbonne, presqu’aucun des collègues de l’université que je quittai ne m’a félicité. Sans aucun doute trouvaient-ils que je faisais bande à part. Le Doyen m’en voulait de n’assister presque jamais à un Conseil de Faculté, ou, quand j’y assistais, de ne pas ouvrir la bouche. Il aurait dû voir dans mon silence une marque de confiance. Peut-être ai-je à me reprocher cet excès de con­fiance qui pouvait passer pour un défaut d’intérêt. Au moins n’ai-je pas trempé dans les petites intrigues de couloir et n’ai-je pas été complice des combinaisons. C’est une satisfaction pour moi d’avoir triom­phé d’un concurrent que tout à cet égard desti­nait à la réussite.
Qu’est-ce qui est beau? Qu’est-ce qui ne l’est pas? Maintenant que j’avais l’insigne honneur d’être titulaire de la chaire d’esthé­tique je devais en décider. Il est vrai que le mot beau n’est plus employé à la suite des révolutions du goût. Il n’y a plus que des « objets esthétiques ». Ce qui est beau, me disait quelqu’un, c’est ce qui provoque une sorte de sommeil. Je mène une vie normale et tout d’un coup à la vue ou à l’audition de quelque chose, je me replie sur moi-même, je me détache de ce qui m’entoure et je m’endors. Oserai-je jamais proposer cette définition du Beau par ses effets hypnotiques?
Le Beau ne m’est apparu que dans des entr’actes de la vie. Et j’ai vécu pour ces entr’actes. Je n’ai pas le droit de le dire. Surtout si je dis que le Beau c’est ce qui apparaît lorsqu’il y a entr’acte.
Permettez-moi, chers collègues, de clore ces souvenirs personnels, trop peut-être pour certains, sur une réflexion… aporétique: peut-on être un artiste, et en même temps ensei­gner comment on devient artiste? Créer et expli­quer ce qu’on crée? Non, pas plus que la femme ne peut être sage-femme pour elle-même. Tout ce que je pourrai faire, ce sera donc dire ce que pensent les autres. Encore une fois. Je devais essayer de dire ce que je pense, si peu que ce soit et quel que soit son peu de valeur. Camus l’a dit dans une lettre: « Un écrivain ne sait rien de plus que ce qu’il écrit. La part d’ombre qui reste autour de son œuvre est celle-là même qui donne à l’œuvre sa signification. Sans elle il n’y aurait pas d’œuvre d’art, mais seulement de savantes explications. »
Si pour « parvenir » on cache ses opinions et si même l’on fait croire qu’on n’en a d’aucune sorte, est-ce qu’une fois qu’on est « parvenu » cela ne vous reste pas acquis? Cette neutralité honteuse n’est-elle pas si commode qu’on ne veut plus la quitter, qu’on s’y complaît, dormant sur ce mol oreiller? Il faut vouloir être tout entier dans ce qu’on est. On est professeur ou on est écrivain. Ne pas quitter l’enseignement quand on le peut signifie qu’on n’a pas confiance dans ce qu’on écrit. Peut-être ai-je désiré quitter L. encore plus par besoin de m’affirmer que par dégoût du voyage. Cependant je ressemble d’ordinaire dans mes velléités de départ à une mouche prise dans la colle et qui agite ses ailes inutilement. Cette fois-ci je voulais vraiment « décoller ».
Comme professeur juché sur le pinacle de la Sorbonne ai-je atteint le royaume des cieux? Quelques illustres collègues pensaient que c’était Princeton… Pour ma part,  avec vous, parmi vous j’ai été heureux au sens du mot felix, c’est-à-dire possédant ce qui fait le bon­heur. Comme retraité (et peintre à mes heures) serai-je pour autant beatus? Aurai-je le bonheur intérieur, qui ne dépend pas des circonstan­ces et qui dure?

Après une seconde d’hésitation, comprenant que c’était là la fin du discours, que Jean Caves en avait fini, quelques regards se croisèrent et l’auditoire applaudit comme il se devait. Un léger malaise persista pourtant durant le cock­tail qui suivit. On répugnait évidemment à dire tout haut ce que l’on pensait tout bas. Mais discrè­tement, quelques remarques fusaient çà et là… Car enfin, cet étonnant plaidoyer pro domo por­tait en lui comme un arrière-goût d’amertume. Et il semblait regrettable de clore une si brillante carrière par une diatribe aussi abrupte, aussi sombre, aussi –  disons-le – inconvenante!
Et puis d’aucuns ne manquèrent pas de relever l’agressivité latente d’un tel discours. Agressivité d’ailleurs compréhensible chez un homme que l’âge forçait à abandonner ses fonctions. Mais enfin, com­ment entendre autrement les allusions mi-figues mi-raisins à l’immaturité supposée des professeurs, la description cruelle des rites d’une institution certes sclérosée mais respectable?… Sans parler de la dimension sadique de la vengeance affichée, revendiquée même, du récit de cette « clownerie » qu’est la recherche des prébendes et autres sinécures dont on pouvait bien se demander ce qu’il venait faire là, à l’instant de la sortie… Et puis, cette façon de « cracher dans la soupe », et même sur les tombes… Quelle ingratitude!
Oui, nous nous accordions, les uns et les autres, à trouver à ces adieux désabusés, une part d’exhibitionnisme, voire d’histrionisme. La digression sur le Beau et ses vertus « soporifiques » en témoignait. Quant à l’insistance masochiste sur l’hypocrisie et les bassesses professorales, elle était malvenue, déplaisante même, dans ce qu’elle véhiculait d’accusation générale. Cela, on le voyait bien, conduisait tout droit à une sorte de moralisme insidieux et vide. Il faudrait avoir les mains bien pures pour jeter la première pierre, mais Jean Caves avait-il les mains si pures? Allons…
Wunenburger, mordant, comme à son habitude, presque avec rage sur une pipe éteinte, parla d’une veine mélancolique, jusqu’alors insoupçonnée, chez Caves. Quoique à y bien réfléchir, certains aspects des écrits sur Métaphysique et Existence de ce dernier auraient peut-être pu don­ner à penser déjà… Enfin…
Nicole Baron-Villard, plus optimiste, rappe­lait, elle, l’existence d’une psychonévrose obsessionnelle la­tente dans la personnalité de Jean Caves. Latente, mais néanmoins depuis longtemps identifiée. Cela dit, elle était la première à reconnaître la qualité de ses travaux sur Lequier…
Et puis enfin, il y avait la philosophie indienne, le tao qui, mal­heureusement, avaient été, aussi, la tentation du dernier Caves… Et, pis encore, le quiétisme et l’effroyable pente du détachement… la folie de l’Indifférence… Presque un mysticisme du néant, un mysticisme du négatif… Non, tout cela, décidément, sentait trop l’abdication, le triste rejet de la raison et de la science.
Les plus charitables d’entre les collègues se bor­nèrent à rappeler, avec un sourire entendu, cette vé­rité — hélas, une nouvelle fois démontrée — que, qui que l’on soit, mandarin ou simple professeur, on ne saurait jamais se considérer suffisamment reconnu, admis au sein de l’Alma mater…
Bref, de l’avis général, il fut conclu que bien vieillir n’était pas chose aisée et que le départ en re­traite de Jean Caves venait à point. Ce qui, par ailleurs, n’enlevait rien à l’affection que nous lui portions tous. Bien entendu.

[Ce récit est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec une certaine réalité est à imputer à cette dernière.
Faute d’ouvrir des livres assez démo­dés, nous ne savons plus que dans l’idiome des Romains le deliratio dont parle Cicéron dans son De Senectute, De la vieillesse, consacré à Caton l’Ancien, proviendrait du vocabulaire de l’agriculture et qu’il signifierait à la lettre « sortir de son sillon ».]

Illustration: Gabriel Von Max (1840–1915).

  1. Rodrigue says:

    J’adore la cuisine raffinée mais depuis qu’il existe au Collège de France une chaire concernant la fabrication des mets (tenue par l’excellent Monsieur Tiss) j’avoue que mon intérêt pour la gastronomie et les hautes huiles reste entièrement coincé au stade oral. Et j’ai ainsi la tendance rustique (j’en conviens) à mélanger dans un gloubi goulda macédonien, le collège de France, la Sorbonne et le CNRS, la philosophie et la phinance. Facheux et béta

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Patrick Corneau