asavinio.1281184662.jpghmorganlettrine2.1281184770.jpgQue la musique rythmée soit l’objet le mieux partagé du monde en raison de ses vertus sédatives ou excitantes (et même qu’elle soit le médicament générique de l’humanité… voir Nulla dies sine musica) a quelque chose de fascinant. Phénomène dont je trouve peut-être un début d’explication dans ce texte d’Alberto Savinio (écrit dans les années 1920!) :
« (…) le rythme, qui consti­tue la partie dramatique de la musique n’est en substance que la reproduction idéale du mouvement naturel de la vie. Cette reproduction est poussée quelquefois à un point tel qu’elle devient insupportable et même dangereuse pour notre organisme, de même que toute activité qui dépasse le rythme régulier de la vie. C’est pourquoi la musique produit l’ivresse et la stupeur, de même que les substances qui ont le pouvoir de stimuler et d’activer la circula­tion du sang. Plus le rythme de la musique est vif, plus les effets qu’elle produit sur l’homme ressem­blent à ceux de la narcose. Le rythme, c’est-à-dire le mouvement, exerce un charme singulier sur les natures non civilisées et en général sur celles où l’activité sensuelle dépasse l’activité rationnelle.
(…) Afin d’illustrer avec un exemple mon interprétation psychologique de la musique quant au rythme, je raconterai une fable que j’ai lue pen­dant mon enfance: un petit garçon avait réussi à se faire donner par une fée imprudente la bobine autour de laquelle était enroulé le fil de sa vie. La fée recommanda expressément au petit garçon de ne pas toucher le fil fatidique. Mais celui-ci, comme c’était à prévoir, ne sut pas résister à la tentation de dérou­ler le fil. La première fois, il le déroula un peu, et le temps correspondant au fil déroulé passa avec une rapidité surprenante et joyeuse. Le jeu plut au gamin qui, de plus en plus charmé par la course et le changement des heures et des jours, continua à dérouler le fil en consumant en un très bref laps de temps la vie de nombreuses années; ayant vieilli en un ins­tant, il mourut bientôt car le fil était parvenu à son terme.
Je n’hésite pas à affirmer que la partie rythmique de la musique procure des effets semblables à ceux du fil déroulé. On ne doit pas être étonné si la musique comprise comme rythme exerce tant d’at­traction sur les hommes, mais en produisant aussi en eux un ramollissement rapide.
« 
Alberto
Savinio, « Premiers essais de philosophie des arts », L’encyclopédie interminable, Bourgois, 1999.

Illustration: Alberto Savinio, Oggetti nella foresta, 1927-1928.

  1. Marino says:

    Bonsoir,

    Désolée ce n’est pas un commentaire… juste une demande: pourriez-vous me dire quel est le titre de la fable que vous évoquez concernant l’enfant et la bobine de fil représentant la vie qui s’écoule?
    Lorsque j’étais moi-même enfant mon institutrice nous a raconté cette histoire, je l’ai ensuite racontée à ma propre fille et maintenant je voudrais bien la trouver dans un livre pour l’offrir à mon petit fils… ça vous paraîtra sans doute un peu bête mais cette histoire m’a beaucoup aidée dans des moments pénibles de ma vie …
    D’avance merci pour votre réponse.

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Patrick Corneau