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On ne se lasse pas de chercher ce qu’on sait ne jamais pouvoir trouver. Constamment à l’affût de preuves et d’indices qui pourraient nous persuader que certaines personnes ont vraiment existé. Besoin de vérité? Ou plutôt nécessité de rendre des comptes, de « payer la note » disait Scott Fitzgerald.

Quelques péripéties de la vie de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik (1936-1972).

L’estime de soi est chez elle à un niveau d’étiage plutôt bas. Cela ne l’empêche pas d’affronter les vicissitudes de la vie avec détermination. Vie faite de détresse, de solitude et d’impossibilité à vivre. Etudes erratiques de philosophie, littérature, journalisme pour trouver la voie, la vraie. Sans avoir rien achevé, elle travaille dans un atelier de peinture. Certains spectacles ou situations la saisissent d’une tristesse indéfinissable: par exemple, la vue de sièges de jardin en plastique sur les balcons d’immeubles.

Au début des années soixante, elle séjourne à Paris où elle participe à la vie littéraire parisienne, ce qui la conduit à multiplier les rencontres d’écrivains et à se lier d’amitié avec André Pieyre de Mandiargues, Octavio Paz, Julio Cortazar. Pourtant Pizarnik a l’habitude de dire que « seuls les gens intelligents peuvent être seuls ». Elle suit des cours à la Sorbonne. En 1968, elle obtient une bourse Guggenheim et fait un bref séjour à New York et Paris. Durant les années suivantes, après être rentrée en Argentine, elle publie à Buenos Aires ses ouvrages les plus importants.

La poésie de Pizarnik est semblable à un arbre transparent qui possèderait sa « clarté propre, étincelante et brève » et « ne donnerait pas d’ombre ». Encore que l’idée même de possession est totalement absente de son univers. Pizarnik ne s’approprie rien, pas même son langage, pas même ses mots. Elle n’a de prise ni sur le réel ni sur elle-même. Elle est à cru. Un os, dégagé de toute gangue de chair. Pas de parade. Ni fioriture ni concession. Une poésie qui fait frémir, incisive comme le fil d’un diamant. Et libre.
Elle n’aime pas se disputer. Tant qu’on se dispute on est dépendant. On ne devient autonome que lorsqu’on ne demande plus rien, pas même qu’on nous fiche la paix. Un jour un jeune homme s’approche d’elle pour lui montrer ses écrits. Après avoir examiné ses papiers, Pizarnik les lui rend et s’exclame: « Ils sont jolis, les caractères de votre machine à écrire ».

Elle habitait un appartement minuscule au cœur de Buenos Aires. Près de son bureau, elle avait épinglé une phrase d’Artaud: « Il fallait d’abord avoir envie de vivre. » Une chambre sobrement meublée: le bureau, un lit, quelques livres et un petit tableau noir sur lequel elle ébauchait ses poèmes, à la façon d’un sculpteur, entaillant à petits coups un bloc qu’elle savait receler quelques mots essentiels. Ecrire, c’est donner un sens à la souffrance, a-t-elle noté dans son journal en novembre 1971.
Après deux tentatives de suicide, elle passe les cinq derniers mois de sa vie dans l’hôpital psychiatrique « Pirovano » de Buenos Aires.
Le 30 octobre 1962, après avoir cité Don Quichotte (Mais ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte fut le silence merveilleux qui régnait dans toute la maison…), elle avait noté: « Ne pas oublier de me suicider ».

Le 25 septembre 1972, elle s’en est souvenue, à l’âge de 36 ans.

Illustration: photographie d’Aurélia Frey 

  1. MAHO says:

    « Payer la note », oui, mais la note de quoi? à qui?

    Au soleil noir de la mélancolie? Sans doute.

    Son ombre baigne le monde d’une lumière de crypte.

    Suicider l’ombre, le point de fuite et son corps avec.

    C’est là, à cet endroit, en ce lieu, là même, que le fil craque.

    A moins que…..

    Oui, « payer la note » c’est-à-dire se souvenir de ceux qui ont voulu écrire leur nom sur l’eau… 

  2. Danalia says:

    Merci de m’avoir fait découvrir une oeuvre que je ne connaissais pas. J’ai vu plusieurs photos d’ Alejandra Pizarnik sur le net : je suis impressionnée par son regard…

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Patrick Corneau